Un souvenir, et une immense fierté
Il est des nouvelles qui dépassent l’actualité économique pour toucher quelque chose de plus intime. En voici une. Aerospacelab, une entreprise spatiale née en Wallonie, vient d’être retenue parmi les industriels qui construiront les satellites d’IRIS², la future constellation souveraine de l’Union européenne. Une startup de chez nous, appelée à équiper l’un des plus grands projets spatiaux de l’histoire du continent.
Si cette nouvelle me réjouit autant, c’est aussi pour une raison personnelle. J’ai visité Aerospacelab il y a quelques années. J’en garde un souvenir précis, et je peux le dire sans détour : j’ai été impressionné, et même ému. Impressionné par les équipes, par leur maîtrise, par leur sérieux. Ému par une chose plus rare encore, incarnée par leur fondateur, Benoît Deper : une ambition européenne saine et sincère, un enthousiasme à la fois humble et immense, et surtout cette conviction chevillée au corps que rien n’est impossible à force de travail et de conviction.
On croise peu, dans une vie, des femmes et des hommes qui portent ce mélange de modestie et d’audace. Ce jour-là, j’ai compris que j’avais devant moi non pas des rêveurs, mais des bâtisseurs. Aujourd’hui, les voir poursuivre cette incroyable ascension vers les étoiles est un bonheur simple et immense. Car ils sont exactement cela : l’exemple inspirant que l’Europe, quand elle ose et quand elle travaille, est capable du meilleur.
La genèse d’un champion né en Wallonie
L’histoire d’Aerospacelab est celle d’un pari. En 2018, Benoît Deper, passé notamment par la NASA et par l’écosystème spatial californien, choisit de ne pas rejoindre les grandes agences ni les géants installés. Il fonde sa propre société, en Belgique, avec l’idée qu’un acteur européen agile peut bousculer un secteur longtemps réservé à quelques mastodontes.
En quelques années, le pari est devenu une trajectoire fulgurante. En 2025, l’entreprise a bouclé une levée de fonds de 94 millions d’euros pour accélérer son industrialisation, avec notamment le soutien de la Banque européenne d’investissement, adossé à InvestEU. De quoi passer d’un statut de pépite prometteuse à celui d’acteur industriel de premier plan.
Le symbole le plus visible de cette ascension, c’est sa gigafactory à Charleroi, sur le site de Marcinelle. Une usine parmi les plus importantes du monde pour la production de satellites, pensée pour en assembler jusqu’à cinq cents par an et pour créer des centaines d’emplois. Là où l’on parlait autrefois de charbon et d’acier, on parle désormais de satellites. Ce n’est pas un hasard si Charleroi a déroulé le tapis rouge : une région industrielle qui se réinvente dans la haute technologie, c’est une promesse d’avenir pour toute une population.
Et l’audace ne s’est pas démentie. Une entreprise née il y a moins de dix ans qui se met en situation de rivaliser avec des géants comme Airbus sur des contrats de plusieurs milliards d’euros : voilà qui aurait paru inimaginable il y a peu. C’est pourtant ce que fait Aerospacelab, sans arrogance, mais sans complexe.
Un modèle qui change les règles
Comment une jeune société parvient-elle à cette place ? Par un modèle qui rompt avec les habitudes du secteur. Le spatial a longtemps fonctionné comme un artisanat de luxe : chaque satellite conçu presque sur mesure, à des coûts astronomiques et dans des délais interminables. Aerospacelab a fait un autre choix : celui d’une recherche et développement intelligente, qui ne réinvente pas ce qui existe déjà mais réutilise, standardise et industrialise.
L’idée est aussi simple que puissante. Plutôt que de repartir de zéro à chaque projet, on s’appuie sur des composants et des solutions éprouvés, on intègre verticalement la production, et l’on gagne à la fois en coût, en fiabilité et en cadence. C’est cette philosophie, souvent appelée « New Space », qui permet de passer de l’exploit ponctuel à la véritable production de série. La gigafactory de Charleroi en est la traduction concrète.
Mais Aerospacelab ne se limite pas à fabriquer des satellites. L’entreprise exploite aussi ce que l’on pourrait appeler l’intelligence du renseignement par imagerie : la capacité à produire et à analyser des données d’observation de la Terre. À l’heure où l’information est un actif stratégique, savoir observer, mesurer et comprendre depuis l’espace n’est pas un supplément technologique : c’est un pouvoir. Maîtriser à la fois le matériel (les satellites) et la donnée qu’il permet de récolter, c’est tenir la souveraineté de bout en bout.
Voilà, au fond, ce qui rend cette société si précieuse. Elle ne vend pas seulement du hardware ; elle bâtit une chaîne complète, de l’assemblage à l’exploitation de l’information. C’est exactement le type de capacité intégrée dont l’Europe a besoin pour ne plus dépendre des autres.
IRIS², la réponse souveraine de l’Europe
C’est ici qu’entre en scène IRIS², dont le nom résume l’ambition : Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite. Autrement dit, la constellation souveraine de l’Union européenne, conçue pour offrir une connectivité sécurisée à ses gouvernements, à ses institutions et, demain, à ses citoyens.
Les chiffres disent l’ampleur du projet : près de trois cents satellites, majoritairement en orbite terrestre basse, pour un budget de l’ordre de 10,6 milliards d’euros, partagé entre fonds publics et investissements privés. Le contrat de concession a été signé fin 2024 avec le consortium SpaceRISE, qui réunit plusieurs grands opérateurs européens, et la phase d’industrialisation est désormais lancée, avec des premiers lancements attendus à partir de 2029.
À quoi cela sert-il, concrètement ? À disposer d’un internet par satellite chiffré, capable de fonctionner même en cas de cyberattaque majeure ou de coupure des câbles sous-marins qui font transiter l’essentiel de nos communications. En clair : une infrastructure de secours et de sécurité que nul ne pourra nous couper, ni nous dicter.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Aujourd’hui, la connectivité par satellite est dominée par des acteurs américains, l’omniprésent Starlink, et, demain, chinois. Dépendre entièrement d’eux pour communiquer, y compris en temps de crise, ce n’est pas seulement une question technique : c’est une question de liberté et de sécurité. IRIS² est la réponse européenne à cette dépendance. Une réponse tardive, sans doute, mais réelle.
Une ambition souveraine, made in Wallonie
Reste à réconcilier les deux histoires, celle d’Aerospacelab et celle d’IRIS², car elles n’en font qu’une. Qu’une entreprise née en Wallonie soit appelée à construire une partie des satellites de la constellation souveraine européenne, ce n’est pas un simple motif de fierté locale. C’est la démonstration qu’une vision est possible : celle d’une Europe qui ne se contente pas de réguler ou de subir, mais qui produit, qui invente, qui bâtit ses propres capacités stratégiques.
On nous présente trop souvent un faux choix : soit l’Europe se résigne à dépendre des puissances qui vont plus vite qu’elle, soit elle se replie frileusement sur elle-même. Aerospacelab et IRIS² tracent une troisième voie, la seule qui vaille : celle de l’ambition souveraine. Ni la naïveté du dépendant, ni la peur du reclus, la confiance du bâtisseur.
Encore faut-il que le politique soit à la hauteur de ces pionniers. Soutenir nos champions, c’est très concret : les financer aux moments décisifs, leur ouvrir la commande publique européenne, assumer une véritable préférence industrielle européenne, et cesser de laisser filer nos pépites faute d’avoir cru en elles à temps. La souveraineté ne se décrète pas dans les discours ; elle se construit, entreprise après entreprise, satellite après satellite. C’est le combat que nous devons continuer à porter.
Alors oui, je regarde tout cela avec émotion. Une entreprise wallonne qui vise les étoiles et qui aide l’Europe à retrouver la maîtrise de son destin dans l’espace : il y a là quelque chose qui dépasse l’économie. À toutes les équipes d’Aerospacelab, et à Benoît Deper, je veux dire simplement merci. Merci de nous rappeler que rien n’est impossible à force de travail et de conviction. Et que le meilleur, parfois, est made in Wallonie.
Sources
- RTBF — Aerospacelab lève 94 millions d’euros (Charleroi)
- La Libre — Aerospacelab défie le géant Airbus : un contrat qui serait un « game changer »
- CNES — IRIS², la future constellation made in Europe
- SpaceRISE — le consortium chargé de déployer IRIS²



