Un budget qui ne se boucle pas
Le constat est brutal et il faut le regarder en face. Pour équilibrer le budget 2026, le gouvernement fédéral doit trouver entre 7 et 10 milliards d’euros. Ce n’est pas une somme théorique : c’est l’écart entre ce que l’État dépense et ce qu’il encaisse, un écart qu’il faut combler par des recettes nouvelles, des économies, ou de la dette supplémentaire.
Faute d’accord, la décision a été repoussée à l’automne. Je comprends la difficulté de l’exercice ; je n’en fais pas le procès. Mais reporter n’est pas décider. Chaque mois qui passe sans trajectoire claire, ce sont des intérêts qui courent et une confiance qui s’érode, chez les citoyens comme chez ceux qui prêtent à la Belgique. On peut toujours gagner du temps ; on ne peut pas gagner indéfiniment sur la réalité des chiffres.
Dans ce débat, une piste est revenue sur la table : une hausse de la TVA, évoquée jusqu’à 22 %. La TVA a un avantage, elle rapporte vite et beaucoup. Elle a un défaut majeur : elle frappe la consommation de tous, indépendamment du revenu. Une augmentation générale toucherait, en proportion, davantage les ménages modestes que les plus aisés. Ce n’est pas un détail technique, c’est une question de justice. Il existe des manières plus justes de mobiliser la TVA, en la ciblant ou en protégeant les produits de première nécessité, mais une hausse générale et uniforme serait le choix le moins équitable.
Le Bureau fédéral du Plan a, de son côté, dressé une liste de 260 mesures budgétaires envisageables. C’est un travail précieux, parce qu’il met sur la table l’éventail des choix possibles, sans tabou. Mais une liste n’est pas une politique. Aligner 260 options, c’est utile pour éclairer ; gouverner, c’est trancher, hiérarchiser, assumer.
Je ne prétends pas ici qu’il existe une solution indolore. Elle n’existe pas. Boucler un budget de cette ampleur suppose des efforts réels, et quiconque promet le contraire ment ou se ment. Mais il y a une manière honnête et une manière malhonnête de faire ces efforts. La différence tient à un mot : la vérité qu’on ose dire aux citoyens. Le courage, en politique budgétaire, ne consiste pas à annoncer des efforts spectaculaires, mais à répartir ces efforts avec justice et à en expliquer honnêtement la nécessité.
Car derrière la technique budgétaire, il y a une question morale que l’on préfère souvent taire. À qui envoie-t-on la facture ? Aux contribuables d’aujourd’hui, par l’impôt ou la TVA ? Aux bénéficiaires de services publics, par les économies ? Ou aux générations futures, par la dette ? C’est de ce choix, jamais neutre, dont je veux parler. Ce choix devrait être posé ouvertement, débattu au grand jour, et non dissimulé dans la technicité des tableaux budgétaires que presque personne ne lit.
La dette, un héritage qu’on transmet
Pour prendre la mesure du moment, il faut se souvenir d’où nous venons. La Belgique connaît bien la dette. Dans les années 1980 et au début des années 1990, notre pays a vu son endettement atteindre des sommets qui menaçaient sa souveraineté budgétaire. Rembourser la dette, c’était alors payer les erreurs accumulées d’une décennie. Ceux qui ont vécu ces années se souviennent d’un pays contraint dans ses choix, où l’essentiel du budget partait rembourser le passé plutôt que préparer l’avenir.
Un effort collectif considérable a suivi. Pendant des années, la Belgique s’est désendettée, au prix de sacrifices partagés, pour revenir dans les clous et rejoindre l’euro. Cette histoire devrait nous vacciner contre une illusion : celle qui consiste à croire que la dette est indolore tant que les taux sont bas. Les taux montent, les crises reviennent, et la facture, elle, ne disparaît jamais.
Puis sont venues les grandes secousses. La crise financière de 2008, la pandémie, la crise énergétique. À chaque fois, l’État a joué son rôle d’amortisseur, et il a eu raison de le faire. Protéger les gens quand tout vacille, c’est la fonction même de la puissance publique. Mais chaque bouclier a un coût, et ce coût s’est ajouté à la dette. On ne peut pas à la fois saluer l’État protecteur dans la tempête et refuser d’en assumer la note une fois le calme revenu.
Le philosophe Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité publié en 1979, a formulé une idée simple et exigeante : notre responsabilité s’étend à ceux qui ne sont pas encore là pour se défendre. La dette publique est exactement cela. C’est une décision prise par une génération et payée par la suivante, qui n’a pas voté, pas débattu, pas consenti.
Je pense souvent à ces jeunes qui entrent aujourd’hui dans la vie active. Ils hériteront de nos infrastructures et de nos savoirs, tant mieux. Mais ils hériteront aussi de nos intérêts à payer, qui grignoteront leurs marges de manœuvre, réduiront ce qu’ils pourront financer à leur tour. Chaque euro d’intérêt est un euro qui ne va ni à l’école, ni à la santé, ni à la transition. Cette dette silencieuse ne fait pas la une, mais elle pèse chaque jour un peu plus sur les choix de ceux qui viennent après nous.
Dire cela n’est pas céder au catastrophisme. C’est refuser le confort du court terme. Un pays sérieux ne demande pas à ses enfants de financer le train de vie de leurs parents. Il leur transmet des choix, pas seulement des factures.
Le faux débat : austérité contre dépense
À chaque discussion budgétaire, le même théâtre se rejoue. D’un côté, ceux qui brandissent l’austérité comme une fatalité vertueuse, comme si couper était en soi une politique. De l’autre, ceux qui traitent toute économie de brutalité et défendent la dépense comme un dogme, sans jamais dire comment la payer. Ce duel est usé. Il est surtout trompeur.
Il est trompeur parce qu’il fait croire que la seule variable est le montant : dépenser plus ou dépenser moins. Or la vraie question n’est pas combien, mais pour quoi. Un euro dépensé dans l’éducation d’un enfant ou dans un investissement productif ne vaut pas un euro gaspillé dans une dépense inefficace. Additionner des euros sans les qualifier, c’est refuser de penser. Un pays qui investit dans sa jeunesse et un pays qui accumule des dépenses de fonctionnement inefficaces peuvent afficher le même total ; ils ne préparent pas du tout le même avenir.
L’austérité aveugle a un nom que je récuse : le rabot. Couper partout, de manière uniforme, au même pourcentage, c’est traiter de la même façon ce qui prépare l’avenir et ce qui l’obère. C’est facile, ça se décide vite, et ça abîme durablement. Le rabot est le contraire du courage : c’est la paresse déguisée en rigueur.
Mais la fuite en avant n’est pas plus responsable. Dépenser sans trajectoire, en comptant sur la croissance de demain pour éponger les promesses d’aujourd’hui, c’est parier avec l’argent des autres. Un État qui perd le contrôle de sa dette perd aussi, à terme, sa capacité à protéger. La solidarité sans soutenabilité est une promesse qui finit par se retourner contre les plus fragiles. Refuser de choisir, c’est finalement laisser les circonstances choisir à notre place, et elles le font toujours au détriment des plus faibles.
Entre ces deux impasses, il existe un chemin : la revue au mérite. Passer chaque politique publique à la question de son efficacité réelle. Non pas couper au hasard, mais choisir. Renforcer ce qui marche et prépare l’avenir, réduire ce qui ne produit plus rien, quel que soit le camp qui l’a créé. C’est plus difficile qu’un slogan, parce que cela oblige à connaître les dossiers.
Nommer ce faux débat, c’est se donner une chance d’en sortir. Tant que nous restons prisonniers de l’opposition entre austérité et dépense, nous nous condamnons à osciller entre le rabot et la dérive. La vérité, plus exigeante, est ailleurs : dans la qualité des choix, pas dans leur quantité. C’est un travail moins gratifiant que la polémique, mais c’est le seul qui produit des résultats durables pour le pays.
Ce que je propose : une trajectoire, pas un rabot
Ma conviction est qu’un pays se redresse par la crédibilité, pas par la brutalité. Cela suppose une méthode claire, que je résume en quatre principes concrets.
D’abord, protéger les dépenses d’avenir. L’éducation, l’investissement public, la défense de notre sécurité : ce ne sont pas des dépenses comme les autres. Elles préparent la prospérité et la protection de demain. Les sacrifier pour un gain budgétaire immédiat, ce serait vendre l’avenir pour solder le présent. Ces postes doivent être défendus dans l’effort, pas rabotés avec le reste.
Ensuite, généraliser la revue des dépenses au mérite. Chaque euro public devrait pouvoir répondre à une question simple : à quoi sers-tu, et le fais-tu bien ? Cette évaluation, systématique et transparente, doit guider les arbitrages. Elle est le seul moyen de réduire la dépense sans casser ce qui fonctionne, en visant l’inefficacité plutôt que la facilité.
Puis, tracer une trajectoire pluriannuelle crédible. Un budget ne se pense pas à un an, mais sur la durée d’une législature et au-delà. Annoncer un cap, s’y tenir, rendre des comptes : c’est ainsi qu’on rétablit la confiance des citoyens et qu’on desserre l’étau des intérêts. La prévisibilité vaut mieux que les à-coups. Une trajectoire tenue vaut mieux que dix promesses spectaculaires abandonnées au premier obstacle.
Enfin, la transparence budgétaire. Les citoyens ont le droit de comprendre où va leur argent, dans un langage clair et non dans le jargon des initiés. Un budget lisible, expliqué, débattu, est le meilleur rempart contre la démagogie, celle qui promet tout sans jamais chiffrer. Parler vrai aux citoyens sur l’état de nos comptes est, à mes yeux, un acte profondément libéral et profondément démocratique. Un citoyen qui comprend où va son argent est un citoyen qu’on ne peut pas berner avec de fausses promesses.
La dette n’est pas une fatalité. C’est le résultat de nos choix, et donc quelque chose que d’autres choix peuvent corriger. Je ne veux pas d’un pays qui inflige à sa jeunesse une austérité punitive, ni d’un pays qui lui lègue une dette qu’elle n’a pas contractée. Je veux un pays qui parle vrai, qui choisit ses priorités, et qui a le courage de tenir sa trajectoire. C’est cela, prendre nos enfants au sérieux. C’est un chemin exigeant, sans effet d’annonce, mais c’est le seul qui soit à la hauteur du respect que nous devons à ceux qui viennent après nous.



