Une école qui range les smartphones
Depuis la rentrée 2025-2026, quelque chose a changé dans les cours de récréation de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Un décret interdit désormais l’usage récréatif du smartphone dans l’enceinte scolaire et durant les activités liées à l’enseignement. Les motifs sont clairement énoncés : la concentration, les apprentissages, le sommeil, le bien-être des élèves.
Cette mesure a été accueillie, dans l’ensemble, avec soulagement par beaucoup d’enseignants et de parents. Elle répond à une intuition largement partagée : l’omniprésence des écrans dans la vie des jeunes pèse sur leur équilibre. Et cette intuition ne sort pas de nulle part. Elle s’appuie sur un malaise que les chiffres confirment.
Un rapport du CRéSaM, le Centre de référence en santé mentale, publié en janvier 2026, documente l’état de la santé mentale des jeunes en Wallonie et à Bruxelles. L’étude OEJAJ de 2025 en donne une autre mesure. Le tableau qui se dessine est préoccupant : montée de l’anxiété, du mal-être, des troubles du sommeil. Ce n’est pas une impression. C’est une réalité qu’il faut nommer.
Je veux partir de là, de ce constat partagé, plutôt que d’une opinion toute faite. Car sur ce sujet plus que sur tout autre, la tentation est grande de désigner un coupable unique et de s’en tenir là. Le smartphone est un coupable commode. Il est visible, il est partout, il concentre nos inquiétudes. Mais la commodité d’une explication n’a jamais garanti sa vérité.
Regarder la réalité en face, c’est d’abord accepter qu’elle est complexe. Le mal-être des jeunes est réel. Ses causes sont multiples. Notre réponse ne peut pas se réduire à ranger les téléphones et à considérer le problème réglé.
Ce que la science établit, ce qu’elle ignore
Ici, je veux être d’une honnêteté scrupuleuse, parce que le sujet touche à la santé de nos enfants et n’autorise aucune approximation. Que dit vraiment la recherche ? Le consensus scientifique actuel est nuancé, et cette nuance est précieuse.
La science n’établit pas, à ce jour, de lien causal direct entre l’usage des écrans et la dépression. C’est un point capital, souvent gommé dans le débat public. Affirmer que les écrans rendent nos enfants dépressifs, c’est aller plus loin que ce que les données permettent de dire. Les corrélations observées ne prouvent pas la causalité, et les effets varient énormément selon les usages, les contextes, les individus.
Mais la science établit aussi quelque chose de solide, qu’il serait irresponsable de balayer. Le temps passé sur les écrans, notamment le soir, réduit le sommeil. Et le manque de sommeil, lui, a des effets bien documentés : il accentue l’anxiété, l’irritabilité, la fragilité émotionnelle. Le mécanisme n’est donc pas forcément direct. Il passe souvent par un intermédiaire : le sommeil volé.
Cette distinction n’est pas un détail d’expert. Elle change tout pour l’action. Si le problème central est le sommeil, alors la bonne cible n’est pas l’écran en tant que tel, mais son usage nocturne, et plus largement l’hygiène de vie que nous transmettons. On ne combat pas efficacement un problème qu’on a mal diagnostiqué.
Je veux insister sur cette exigence de rigueur, parce qu’elle est le contraire de la panique morale. Chaque génération a connu son objet d’affolement : le roman, le cinéma, la télévision, le jeu vidéo furent tour à tour accusés de corrompre la jeunesse. La sociologue Stanley Cohen, dans son étude des paniques morales publiée en 1972, a montré comment une société transforme parfois une inquiétude diffuse en accusation contre un objet symbolique. Se méfier de ce réflexe n’est pas nier le problème. C’est se donner une chance de le traiter juste.
Il faut aussi resituer les écrans dans un tableau plus large. Un adolescent d’aujourd’hui grandit dans un monde traversé d’inquiétudes : incertitude sur l’avenir, pression de la performance scolaire, angoisse climatique, comparaison sociale permanente. L’écran n’a pas créé ces tensions ; il les reflète, parfois les amplifie, mais il n’en est pas la source unique. Faire de lui l’explication de tout, c’est se dispenser d’un examen plus exigeant de ce que nous faisons vivre à notre jeunesse. Comprendre avant de juger, donc. Ni minimiser le mal-être, qui est réel. Ni exagérer une causalité que la science ne confirme pas. Tenir les deux bouts : voilà la seule posture sérieuse. Cette exigence de mesure n’est pas de la tiédeur. C’est au contraire la condition d’une action qui ne se trompe pas de cible, et qui ne gaspille pas une énergie précieuse à combattre le mauvais adversaire.
Le faux débat : le mal absolu contre la neutralité
Le débat public, sur cette question, oscille entre deux caricatures qui s’affrontent et s’épuisent. D’un côté, ceux pour qui les écrans sont le mal absolu, responsables de tous les maux de la jeunesse, à bannir sans discussion. De l’autre, ceux pour qui les écrans sont neutres, de simples outils, et pour qui s’en inquiéter relève de la nostalgie réactionnaire.
Ces deux positions ont un point commun : elles sont fausses, et pour la même raison. Elles refusent la nuance. La première surinterprète les données ; la seconde les sous-estime. La première verse dans la panique ; la seconde dans le déni. Aucune ne rend service aux jeunes qu’elles prétendent défendre.
Un outil n’est jamais tout à fait neutre. Un couteau, une voiture, un médicament portent en eux des usages, des risques, des effets. Prétendre que les écrans, conçus par des entreprises pour maximiser le temps d’usage, seraient des objets sans influence, c’est ignorer leur nature même. Mais prétendre à l’inverse qu’ils expliqueraient à eux seuls la souffrance psychique d’une génération, c’est effacer tout le reste : la précarité, la pression scolaire, la solitude, l’éco-anxiété, l’état des services de santé mentale.
Et c’est là que je veux nommer une injustice. Ce faux débat aboutit trop souvent à désigner un dernier coupable, le plus faible : les parents. On les accuse de trop laisser faire, de mal surveiller, de ne pas savoir dire non. Comme si des familles isolées pouvaient, à elles seules, tenir tête à des industries mondiales de l’attention et compenser des services de soins débordés. Culpabiliser les parents est la solution des lâches : elle ne coûte rien et ne règle rien.
Le vrai clivage n’est pas entre les partisans et les adversaires des écrans. Il est entre ceux qui cherchent un bouc émissaire pour s’éviter d’agir, et ceux qui acceptent la complexité pour agir vraiment. Je choisis la seconde voie, parce que c’est la seule qui respecte à la fois la vérité et les jeunes concernés.
Soigner, former, encadrer : agir sur les causes
Si l’on prend le problème au sérieux dans toute sa complexité, alors la réponse doit agir sur les causes, et non sur le symptôme le plus visible. Je propose trois priorités. La première, et la plus urgente : investir massivement dans l’accès aux soins de santé mentale des jeunes. C’est le grand angle mort du débat. On parle beaucoup des écrans et très peu du fait qu’un adolescent en souffrance attend parfois des mois avant d’obtenir un rendez-vous. À quoi bon ranger les smartphones si l’on ne soigne pas ceux qui vont mal ? Il faut des moyens, des professionnels, des délais courts, une offre accessible et non stigmatisante. C’est une question de générations : ce que nous refusons d’investir aujourd’hui dans la santé mentale de nos jeunes, nous le paierons demain, en souffrances et en coûts, au centuple.
La deuxième : former les adultes. Les parents, les enseignants, les éducateurs ne peuvent pas accompagner ce qu’ils ne comprennent pas. Plutôt que de les culpabiliser, donnons-leur des repères clairs sur le sommeil, sur les usages, sur les signaux d’alerte, sur la façon de dialoguer avec un jeune sans dramatiser ni banaliser. Un adulte outillé vaut mieux qu’un adulte inquiet.
La troisième : encadrer le design addictif. Puisque les écrans ne sont pas neutres, agissons sur ce qui les rend problématiques. Les mécaniques conçues pour retenir, notamment la nuit, doivent être encadrées, en particulier pour les mineurs. C’est cohérent avec ma conviction de fond : ce qui entre puissamment dans nos vies doit être régulé comme nous régulons le médicament ou l’automobile. Ni interdiction réflexe, ni laisser-faire.
Je veux être franc sur le coût, car parler vrai est un devoir. Investir dans la santé mentale des jeunes demande de l’argent public, à un moment où nos finances sont contraintes. Mais il y a des dépenses qui sont des investissements, et celle-ci en est une. Un jeune que l’on aide à temps est un adulte qui tiendra debout ; un jeune qu’on laisse sombrer, c’est une vie abîmée et un coût social bien supérieur, étalé sur des décennies. Renoncer à soigner par souci d’économie serait la pire des économies. C’est un choix de génération, et je l’assume.
Ces trois leviers déplacent le regard. Ils cessent de fixer l’écran comme unique coupable pour s’attaquer à l’ensemble du problème : le soin, l’accompagnement, la conception des outils. C’est moins simple qu’un slogan. C’est infiniment plus utile. Je veux ajouter une exigence de constance. Un décret qui range les smartphones à l’école est utile, mais il ne produira ses effets que s’il s’inscrit dans une politique durable et cohérente, portée dans le temps. Trop souvent, un sujet de société surgit, provoque une mesure spectaculaire, puis retombe dans l’oubli une fois l’émotion passée. La santé mentale de nos jeunes ne peut pas être traitée par à-coups. Elle demande un engagement patient, année après année : des moyens qui ne se retirent pas au premier arbitrage budgétaire, une formation qui se poursuit, une évaluation honnête de ce qui marche et de ce qui échoue. La sérénité, ici, c’est aussi la durée.
Je termine par une conviction. Regarder la réalité en face, ce n’est jamais céder à la peur, mais ce n’est pas non plus détourner les yeux. C’est tenir ensemble la lucidité et la sérénité. Nos jeunes ne vont pas mal parce qu’ils tiennent un téléphone. Ils vont mal pour des raisons multiples que nous avons le devoir de comprendre et de traiter. Leur mal-être n’est pas une fatalité technologique. C’est un défi collectif. Et un défi, cela s’affronte, à condition de le regarder tel qu’il est.
Sources
- CRéSaM — rapport santé mentale des jeunes en Wallonie et à Bruxelles (2026)
- Etopia — santé mentale des jeunes, il y a urgence
- UFAPEC — le smartphone, nocif pour la santé des jeunes ?



