Sur les campagnes d’influence par IA et la question de l’amplification algorithmique
Nous avons tous en tête une certaine image de la désinformation : un faux, une rumeur, un mensonge qu’il faudrait démentir. Cette image est rassurante, parce qu’elle suppose une solution simple — opposer le vrai au faux. Mais elle ne correspond plus à ce qui se passe réellement, et cet écart entre notre représentation et la réalité est en train de nous coûter cher.
Lors des élections hongroises d’avril 2026, selon les éléments disponibles, des campagnes domestiques massives portées par des contenus générés par intelligence artificielle ont été diffusées à très grande échelle sur les réseaux sociaux. Le fait notable, souligné par les observateurs, est que leur efficacité ne tenait pas à leur capacité à tromper l’internaute. Elle tenait à leur volume, à leur omniprésence, à leur manière de jouer sur les émotions. Ce déplacement mérite qu’on s’y arrête, car il change tout.
Du mensonge à la saturation
La désinformation classique voulait faire croire quelque chose de faux. Elle avait donc un point faible : on pouvait la vérifier, la contredire, la corriger. Le fact-checking, cette patiente entreprise de vérification, était la réponse adaptée à cette menace-là.
Mais la mécanique a changé de nature. Ce qui opère aujourd’hui n’est plus principalement la tromperie ; c’est la saturation. Une intelligence artificielle produit mille variantes d’un message pendant qu’on en vérifie une seule. Le but n’est plus tant de convaincre que d’inonder — de créer un environnement où tout est contesté, où chaque affirmation trouve son contraire, où la distinction entre le vrai et le faux s’épuise à force d’être sollicitée.
Et le résultat n’est pas que les gens croient au faux. C’est qu’ils finissent par ne plus rien croire du tout. C’est cela, le vrai danger. Hannah Arendt l’avait pressenti en analysant les régimes totalitaires : le propre de leur propagande n’était pas de faire adhérer à un mensonge précis, mais de détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux, jusqu’à ce que les gens, ne sachant plus à quoi se fier, ne se fient plus qu’à leur camp. Un citoyen qui ne croit plus rien ne délibère plus. Il ne pèse plus les arguments : il choisit par affinité tribale, par appartenance, par réflexe. Et une démocratie où l’on ne délibère plus, où l’on ne fait qu’appartenir, a perdu ce qui la faisait tenir.
Le faux débat : censure contre laisser-faire
Face à cela, on nous présente deux options, et toutes deux sont mauvaises. La première serait la censure : confier à quelqu’un — l’État, la plateforme — le soin de trier les contenus, d’effacer les faux, d’autoriser les vrais. Outre qu’elle est techniquement illusoire à l’échelle des flux, elle est démocratiquement dangereuse : qui tranchera, et au nom de quoi ? La seconde serait le laisser-faire : ne rien toucher, au nom de la liberté d’expression, et espérer que le marché des idées s’autorégule. Mais un marché saturé artificiellement n’a plus rien d’un marché libre.
Ce partage entre censure et laisser-faire est un piège, parce qu’il fixe le regard au mauvais endroit : sur le contenu. Or ce n’est pas la publication d’un message qui pose problème — chacun a le droit de dire des choses fausses, c’est même une liberté que je défends. Ce qui pose problème, c’est l’amplification : le fait qu’un message marginal soit poussé, dupliqué, distribué à des millions de personnes par une mécanique algorithmique. La liberté d’expression protège le droit de parler. Elle n’a jamais garanti le droit d’être artificiellement amplifié.
Réguler l’amplification, former les esprits
De ce déplacement du regard découle ma première proposition. La régulation efficace ne doit pas porter sur les contenus, mais sur leur amplification. Concrètement : imposer aux très grandes plateformes, en période préélectorale, une traçabilité auditée de l’amplification. Que l’on puisse savoir, sous le contrôle d’une autorité indépendante, ce qui a été poussé, vers combien de personnes, selon quels critères. Non pour censurer les messages, mais pour rendre visible la mécanique qui les démultiplie. La transparence de l’amplification est une exigence démocratique, pas une atteinte à la liberté d’expression — elle en est même la condition, car une liberté d’expression où quelques-uns disposent d’une amplification invisible n’est plus égale.
Mais aucune régulation ne suffira si elle est seule. D’où ma seconde proposition, qui me tient particulièrement à cœur : investir massivement dans l’éducation à la citoyenneté numérique. C’est la seule défense qui ne dépende ni du bon vouloir des plateformes, ni de la rapidité des régulateurs, parce qu’elle est logée là où aucun algorithme ne peut l’atteindre — dans le jugement des personnes. Former des esprits capables de reconnaître une manipulation, de suspendre leur réaction, de vérifier avant de partager, c’est bâtir une résilience durable plutôt que de courir sans fin derrière les mensonges.
Car au fond, on ne protège pas une démocratie en corrigeant des mensonges un à un — c’est un combat perdu d’avance contre une machine qui en produit mille pour chaque correction. On la protège en formant des citoyens capables de les repérer eux-mêmes. La vérité ne se décrète pas d’en haut ; elle se cultive, patiemment, dans les esprits. C’est plus lent, c’est moins spectaculaire, mais c’est la seule voie qui tienne.
Sources
- « Nous devons nous adapter à cette nouvelle réalité » : les nouvelles techniques de manipulation électorale en Europe — Toute l’Europe
- TikTok, IA, faux comptes : le mode d’emploi des nouvelles manipulations électorales en Europe — Toute l’Europe
- Désinformation et influence pendant les élections — Centre de crise national (Belgique)



