Une reconnaissance qui a le goût du travail bien fait

Il y a des nouvelles qui réchauffent, parce qu’elles récompensent des mois d’efforts discrets. En voici une. Citoyens Numériques, l’association que j’ai cofondée avec Maude Ladrière et Philippe Moraldo, vient de remporter une partie du marché public de l’IFPC consacré à la formation continue des enseignants. Deux volets nous ont été confiés, et non des moindres : l’éducation aux médias et la gestion des réseaux sociaux.

Je mesure ce que représente cette confiance pour une structure née il y a à peine un an. Un marché public, ce n’est pas un coup de communication. C’est une procédure exigeante, où l’on est jugé sur la solidité d’une offre, la rigueur d’une méthode, la crédibilité d’une équipe. Être retenu, c’est entendre une institution dire, en substance : ce que vous proposez répond à un vrai besoin.

Ce besoin, je le crois immense. Nos enseignants font face, chaque jour, à des classes où le numérique est déjà partout — dans les poches, dans les têtes, dans les conversations. On leur demande d’accompagner des jeunes sur un terrain qui bouge plus vite qu’aucun programme scolaire. Leur donner les moyens de le faire, ce n’est pas un supplément d’âme : c’est une nécessité.

Un an pour bâtir une expertise, pas un slogan

Comment passe-t-on d’une idée à une offre retenue par les pouvoirs publics en douze mois ? Par le travail. Nous avons bâti un réseau de près de cinquante formateurs répartis dans toute la Belgique francophone. Une trentaine d’entre eux ont été formés par le RÉCIT, le centre québécois de référence en formation continue, sur les enjeux qui définissent la citoyenneté numérique d’aujourd’hui : la pensée critique, les biais des algorithmes, la polarisation des débats, l’intelligence artificielle et la cybersécurité.

Si j’insiste sur ces mots, c’est qu’ils dessinent un programme. Apprendre à un adolescent à reconnaître un contenu généré par une machine, à comprendre pourquoi son fil d’actualité lui montre certaines choses et lui en cache d’autres, à distinguer une information vérifiée d’une rumeur virale : voilà l’alphabétisation de notre siècle. Elle ne remplace pas la lecture et l’écriture ; elle les prolonge.

Chaque grande bascule technique a d’ailleurs exigé une nouvelle forme d’apprentissage. L’imprimerie a rendu nécessaire de savoir lire, pour ne pas rester à la merci de ceux qui savaient. Le numérique nous demande aujourd’hui d’apprendre à lire les algorithmes, c’est-à-dire à comprendre les logiques invisibles qui orientent notre attention et, parfois, nos opinions. Une société qui néglige cet apprentissage ne devient pas plus libre parce qu’elle est plus connectée ; elle devient plus manipulable.

C’est aussi une affaire de transmission. Hannah Arendt rappelait, dans La Crise de la culture (1961), que l’éducation est le moment où nous décidons si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité devant ceux qui arrivent après nous. Éduquer au numérique, dans cet esprit, ce n’est pas céder à une mode : c’est prendre au sérieux le monde tel qu’il est, et préparer les jeunes à y exercer pleinement leur liberté.

Ni diaboliser les écrans, ni les banaliser

Sur ces sujets, un faux débat nous épuise : faut-il interdire les écrans, ou les laisser tout envahir ? Ce face-à-face est stérile. L’interdiction pure rassure les adultes mais n’arme personne ; le laisser-faire, lui, abandonne les jeunes aux logiques d’une économie de l’attention qui n’a jamais leur intérêt pour boussole.

La voie que nous défendons est plus exigeante, mais c’est la seule qui respecte les jeunes : éduquer. Leur donner les moyens de comprendre, de choisir, de se protéger. Ni la peur, ni la naïveté — le discernement.

Cela suppose une méthode et une déontologie. Citoyens Numériques agit de manière neutre et pluraliste. L’école n’a pas à devenir un lieu d’endoctrinement, dans un sens ou dans un autre ; elle doit rester ce lieu rare où l’on apprend à penser par soi-même. Nos formations ne disent pas aux élèves quoi penser des réseaux sociaux ou de l’intelligence artificielle. Elles leur apprennent à se poser les bonnes questions.

Et elles s’adressent d’abord à ceux qui tiennent la classe. Trop souvent, on a demandé aux enseignants d’affronter seuls ces bouleversements, sans formation ni soutien réel. Les outiller sérieusement, c’est leur rendre justice. C’est aussi reconnaître que la citoyenneté numérique n’est pas une matière de plus à caser dans une grille horaire déjà saturée, mais une compétence transversale qui traverse toutes les disciplines.

« Grandir connecté ? » : rendez-vous le 2 décembre

Cette victoire ouvre un cycle, elle ne le referme pas. J’ai donc le plaisir d’annoncer que notre prochain Forum se tiendra le 2 décembre, à l’Aula Magna de Louvain-la-Neuve, autour d’une question que se posent des millions de parents : « Grandir connecté ? ». Une journée entière consacrée au rapport des jeunes aux écrans, avec des chercheurs, des enseignants, des acteurs de terrain et des citoyens.

J’y invite chacune et chacun. Non pour y entendre des certitudes toutes faites, mais pour y confronter des expériences et des savoirs. C’est ainsi qu’avance une association qui refuse les slogans : en réunissant autour de la table celles et ceux qui vivent ces questions au quotidien.

Mon vœu, au fond, est simple. Que l’éducation à la citoyenneté numérique soit enfin reconnue pour ce qu’elle est : un pilier de nos démocraties, au même titre que l’éducation civique d’hier. Former nos enseignants, généraliser cette éducation dès l’école, en faire une priorité partagée plutôt qu’une option : voilà le combat concret que je continuerai de porter, à la Chambre comme sur le terrain.

Je veux, pour finir, saluer le travail des équipes de Citoyens Numériques. En un an, elles ont transformé une conviction en une structure crédible, reconnue par les pouvoirs publics. Je me réjouis de voir grandir cette association qui agit au service d’une démocratie 2.0 — un espace où le numérique demeure, pour tous, un espace de confiance.

Sources

Actualités récentes

Privacy Preference Center