Les faits : des plans concurrents, aucune percée
Commençons par ce qui est établi, car c’est la base de tout jugement honnête. Fin 2025, un plan de paix américain en 28 points, attribué à l’administration Trump, a fuité dans la presse. Son contenu a suscité de vives réactions, en Ukraine comme en Europe, en raison de concessions perçues comme largement favorables à Moscou. La fuite elle-même a alimenté la controverse, chacun y lisant les intentions qu’il redoutait ou espérait.
En réponse, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont présenté leur propre contre-proposition, également structurée en 28 points, et considérée comme sensiblement moins pro-russe que le texte américain. Deux visions concurrentes de la paix se sont ainsi retrouvées sur la table, portées par des acteurs dont les intérêts ne se recouvrent pas entièrement. Ce n’est pas un détail : la manière dont une paix est négociée détermine largement la paix qui en sortira.
Sur le plan diplomatique, trois cycles de pourparlers se sont tenus fin janvier et en février 2026, aux Émirats arabes unis puis en Suisse. À ce stade, aucun n’a produit de percée. Selon plusieurs analyses, dont celles du CSIS et de la House of Commons Library, deux points durs demeurent : le sort des territoires occupés et la nature des garanties de sécurité offertes à l’Ukraine. Les États-Unis auraient par ailleurs fixé une échéance à l’été.
Ces deux points durs ne sont pas de simples formalités techniques. Le sort des territoires touche à des principes fondamentaux du droit international, comme l’inviolabilité des frontières. Les garanties de sécurité, elles, détermineront si l’Ukraine sera réellement protégée demain, ou seulement en théorie. Ce sont les questions les plus difficiles, précisément parce qu’elles engagent l’avenir bien au-delà d’un cessez-le-feu.
Un dernier élément mérite d’être noté, car il pèse sur toute la suite : le calendrier. Une échéance fixée unilatéralement, comme celle évoquée pour l’été, change la nature même d’une négociation. Elle met sous pression la partie la plus pressée d’aboutir, et peut la conduire à accepter ce qu’elle refuserait sans contrainte de temps. Ce n’est pas une opinion partisane : c’est une donnée de la diplomatie que tout observateur peut constater. Le tempo d’une négociation n’est jamais neutre ; il fait partie du rapport de force.
Voilà les faits, tels qu’on peut raisonnablement les établir aujourd’hui. Je m’y tiens, car sur un conflit en cours, la première rigueur consiste à ne pas confondre ce que l’on sait avec ce que l’on souhaite. Le reste de ce texte relève de l’analyse ou de l’opinion, et je m’efforcerai de le signaler à chaque fois.
Perspective : ce que l’histoire nous apprend des paix imposées
Prenons un peu de hauteur. L’histoire du XXe siècle est traversée par une leçon têtue : les paix imposées sans les intéressés, ou humiliantes pour l’un des camps, préparent souvent les guerres suivantes. On songe au traité de Versailles de 1919, dont de nombreux historiens ont souligné plus tard qu’il avait nourri les ressentiments plutôt qu’apaisé les tensions, en accablant l’Allemagne d’un fardeau qu’aucune société ne pouvait durablement porter.
À l’inverse, les paix qui ont duré sont généralement celles qui ont offert des garanties crédibles et un avenir supportable à tous les protagonistes. La sécurité durable ne naît pas de la seule cessation des combats. Elle naît d’un cadre dans lequel chacun trouve un intérêt à ne pas recommencer. Une paix n’est solide que lorsqu’elle est plus avantageuse que la reprise de la guerre.
Il faut ici une précaution, car c’est une analyse et non une démonstration : l’analogie historique éclaire, elle ne prouve pas. Chaque conflit a sa singularité, et la guerre en Ukraine n’est pas la Première Guerre mondiale. Les acteurs, les technologies, le contexte diffèrent. Je propose ces rappels comme des points de vigilance, non comme des verdicts. Se méfier des analogies trop commodes fait partie de la rigueur.
Stefan Zweig, témoin lucide de l’effondrement de l’Europe, écrivait dans Le Monde d’hier, publié en 1942, combien les peuples avaient été précipités vers le pire par l’aveuglement et par l’abandon de leur destin à d’autres. Cette mémoire européenne devrait nous rendre modestes, mais pas passifs. Comprendre le passé, ce n’est pas s’y résigner : c’est refuser d’en rejouer les erreurs les plus évidentes.
Une autre leçon mérite d’être rappelée, avec la même prudence, car elle relève de l’analyse et non du fait. Les frontières redessinées par la force, quand elles sont ratifiées sous la contrainte, portent souvent en elles une instabilité durable. Non parce que le droit serait spontanément plus fort que les canons, mais parce qu’une injustice ressentie ne s’éteint jamais tout à fait dans la mémoire des peuples. C’est une lecture, discutable comme toute lecture. Elle éclaire pourtant pourquoi tant de conflits gelés finissent, un jour, par se réchauffer.
L’analyse que j’en tire est prudente. Un accord qui figerait un rapport de force défavorable à l’Ukraine, sans garanties solides, aurait toutes les chances d’être un accord précaire. C’est une lecture, pas une certitude. Mais elle me paraît étayée par ce que nous savons de la manière dont les conflits gelés se rallument. Un cessez-le-feu mal garanti n’éteint pas une guerre : il en programme la suite.
Le faux débat : pour la paix contre pour la guerre
Dans le débat public, une ligne de fracture s’est imposée, et je la crois trompeuse. D’un côté, les partisans de la paix, qui voudraient un accord au plus vite. De l’autre, ceux qui seraient pour la guerre, accusés de vouloir prolonger les combats. Cette opposition est un piège intellectuel, et elle empoisonne la discussion en transformant un désaccord de méthode en procès d’intention.
Car personne de raisonnable n’est pour la guerre. La vraie question n’est pas paix ou guerre, mais quelle paix. Une paix qui tienne, ou une paix qui craque à la première occasion. Vouloir des garanties de sécurité pour l’Ukraine, ce n’est pas être belliciste : c’est vouloir que la paix dure au-delà du communiqué qui l’annonce. Confondre la fermeté sur les conditions avec un goût pour la guerre est une erreur de raisonnement.
Je veux être clair, et c’est ici une opinion assumée, la mienne : je souhaite la fin des combats et la fin des souffrances du peuple ukrainien. Profondément. Aucun bureau, aucune chancellerie ne devrait perdre de vue le coût humain de chaque jour de guerre. Mais je ne crois pas qu’une paix arrachée dans la précipitation, sous la pression d’un calendrier fixé ailleurs, et sans les Européens, rende ce service à qui que ce soit.
Le piège de ce faux débat, c’est qu’il pousse à confondre vitesse et solidité. Une paix rapide qui ne tient pas n’est pas une paix : c’est un délai avant la reprise. Distinguer les deux n’est pas de la tiédeur, ni un prétexte pour prolonger le conflit. C’est de la responsabilité, et le refus d’offrir aux Ukrainiens une trêve qui les exposerait à nouveau demain.
Ce faux débat a un coût, et il n’est pas seulement intellectuel. En sommant chacun de choisir un camp, il rend presque impossible la discussion sereine sur les conditions d’une paix solide. Or c’est précisément cette discussion-là qui serait utile. Disqualifier son contradicteur en le rangeant chez les va-t-en-guerre ou chez les naïfs, c’est renoncer à penser ensemble le seul problème qui compte : comment faire pour que les armes se taisent, et durablement.
J’ajoute une précaution, et j’y tiens : les négociations évoluent, et je me garderai de tout jugement péremptoire sur leur issue. Mon propos porte sur la méthode et les principes, pas sur le détail d’un texte que nul ne maîtrise entièrement à l’heure où j’écris. Sur un dossier aussi mouvant, l’humilité n’est pas une faiblesse : c’est une condition de la lucidité.
Ne pas déléguer notre sécurité
Que défendre, alors, concrètement ? Deux choses, à mes yeux essentielles, et qui relèvent moins du camp que du bon sens stratégique.
D’abord, l’unité et le poids des Européens à la table. La sécurité de l’Ukraine, c’est aussi la nôtre. Une frontière orientale instable, une Russie confortée dans l’idée que la force paie, cela nous concerne directement. Il n’est pas acceptable que l’avenir de la sécurité européenne se décide sans les Européens, comme s’ils étaient spectateurs de leur propre continent. Cela suppose de parler d’une seule voix, ce qui est notre faiblesse récurrente, et de la surmonter par une discipline collective dont nous n’avons pas toujours fait preuve.
Ensuite, des garanties de sécurité crédibles pour l’Ukraine. Non pas des promesses de papier, mais des engagements vérifiables, adossés à des capacités réelles. C’est la différence entre une paix qui protège et un cessez-le-feu qui expose. C’est aussi ce qui manquait, faut-il le rappeler, aux assurances offertes à l’Ukraine dans les années 1990, lorsqu’elle avait renoncé à son arsenal en échange de garanties qui se sont révélées, l’histoire l’a montré, insuffisantes.
Cela renvoie à une conviction plus large, que je porte de longue date : nous ne devons pas déléguer indéfiniment notre sécurité à d’autres. Non par défiance envers nos alliés, avec qui l’amitié reste précieuse, mais parce qu’une protection que l’on ne maîtrise pas peut être retirée au moment où l’on en a le plus besoin. L’autonomie stratégique de l’Europe n’est pas un slogan : c’est la condition pour peser dans les moments où tout se décide.
On oppose parfois cette autonomie à la loyauté transatlantique, comme s’il fallait choisir. Je crois que c’est encore un faux dilemme. Une Europe capable de se défendre est un allié plus solide, pas un allié moins fiable. Compter d’abord sur soi n’interdit pas de coopérer ; cela rend la coopération plus équilibrée et plus respectée.
Je referme ce texte comme je l’ai ouvert : avec prudence sur les faits, fermeté sur les principes. Une paix juste ne se décrète pas au-dessus des peuples concernés. Elle se construit avec eux, avec des garanties, et avec une Europe qui, enfin, prend sa part. C’est la seule paix qui a des chances de durer. Et c’est celle-là, pas une autre, que je veux pour l’Ukraine comme pour notre continent.



