Une vague d’interdictions à travers le monde
Quelque chose est en train de basculer. Le 10 décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. TikTok, Instagram, Snapchat : fermés aux adolescents, avec obligation pour les plateformes de vérifier l’âge de leurs utilisateurs. Le monde entier a regardé cette expérience, à la fois fasciné et inquiet.
L’Europe n’est pas restée immobile. En France, le 31 mars 2026, le Sénat a approuvé une interdiction des réseaux sociaux jugés susceptibles de nuire aux moins de 15 ans, sur la base d’une liste établie par le ministre, applicable dès la rentrée de septembre 2026. Le 8 avril 2026, la Grèce a annoncé à son tour une interdiction pour les moins de 15 ans, effective au 1er janvier 2027.
Ces décisions ne tombent pas du ciel. Elles répondent à une inquiétude réelle, largement partagée par les parents, les enseignants, les soignants. Nous avons tous vu un enfant happé par un écran, incapable de s’en détacher, le regard aspiré. Nous avons tous senti que quelque chose ne tournait pas rond.
La Commission européenne doit présenter à la fin de l’été 2026 une approche d’harmonisation. C’est une bonne nouvelle : sur un marché unique, une mosaïque de règles nationales serait ingérable et facilement contournable. Des experts, de leur côté, recommandent souvent une interdiction avant treize ans, suivie d’un accès progressif et accompagné.
Je veux prendre ce moment au sérieux. Non pour applaudir mécaniquement chaque interdiction, ni pour les rejeter par principe. Mais pour poser la vraie question, qui n’est pas seulement à partir de quel âge, mais dans quelles conditions, et avec quelle part de responsabilité pour chacun.
L’attention des enfants, une ressource convoitée
Pour comprendre, il faut nommer ce qui est réellement en jeu. Les réseaux sociaux ne sont pas de simples fenêtres sur le monde. Ce sont des systèmes économiques dont le carburant est notre attention. Plus nous y restons, plus ils gagnent. Leur conception n’est pas neutre : défilement infini, notifications, récompenses variables, tout y est pensé pour retenir.
L’économie de l’attention, décrite dès la fin des années 1990 par des chercheurs comme Michael Goldhaber, repose sur une idée simple : dans un monde saturé d’informations, la ressource rare n’est plus l’information, c’est l’attention humaine. Elle devient la marchandise. Or l’attention d’un enfant est plus facile à capter, et plus précieuse à façonner, que celle d’un adulte.
C’est ici que je veux être précis, car c’est le cœur de mon engagement. Ce qui se joue n’est pas seulement une question de temps d’écran. C’est une question d’intégrité cognitive. Le cerveau d’un enfant est en construction. Sa capacité à se concentrer, à s’ennuyer, à laisser mûrir une pensée, tout cela se forme. Le confier sans précaution à des machines conçues pour fragmenter son attention n’est pas anodin.
Je ne dis pas cela pour diaboliser la technologie. Je la crois, à bien des égards, formidable. Mais je pense qu’il faut la traiter avec le sérieux qu’on accorde à ce qui entre profondément dans nos vies. On ne laisse pas un enfant conduire une voiture, non parce que la voiture est mauvaise, mais parce qu’elle est puissante. Le même bon sens vaut ici.
Comprendre avant de juger, encore une fois. L’enfant qui ne décroche pas d’un écran n’est pas paresseux ou mal élevé. Il est confronté à des dispositifs conçus par des ingénieurs très compétents pour être irrésistibles. Lui demander de résister seul, c’est truquer le combat. La responsabilité ne peut pas peser sur ses seules épaules, ni sur celles de ses parents laissés isolés.
Il y a d’ailleurs une hypocrisie collective qu’il faut nommer. Nous, adultes, sommes nous-mêmes captés par ces mêmes mécaniques. Nous consultons nos écrans des dizaines de fois par jour, souvent sans même nous en rendre compte. Comment exiger d’un enfant une maîtrise que nous peinons nous-mêmes à exercer ? La question des écrans n’est pas seulement une question d’enfants ; c’est une question de société qui s’est laissé organiser autour de la captation permanente de son attention. Regarder nos enfants, c’est un peu nous regarder nous-mêmes.
Le faux débat : interdire ou laisser faire
Le débat public s’enferme trop souvent dans une alternative pauvre. D’un côté, ceux qui veulent tout interdire, persuadés qu’un mur suffira à protéger l’enfance. De l’autre, ceux qui invoquent la liberté et refusent toute règle, quitte à laisser les enfants seuls face à la machine. Ces deux positions me paraissent des impasses.
L’interdiction pure a une vertu, celle de la clarté, et un vice, celui de l’illusion. Un adolescent déterminé contournera une interdiction en quelques minutes. Surtout, l’interdiction risque de déresponsabiliser tout le monde : les plateformes, qui n’ont plus qu’à cocher une case d’âge ; les adultes, qui se disent que la loi s’occupe du problème à leur place. Interdire peut devenir une façon de ne pas éduquer.
Le laisser-faire, à l’inverse, n’est pas de la liberté. C’est un abandon. Prétendre qu’un enfant de dix ans est un consommateur autonome capable de faire ses choix face à des systèmes optimisés pour le retenir, c’est se moquer du monde. La vraie liberté suppose des conditions. On ne devient pas libre en étant livré sans défense à plus fort que soi.
Il y a un troisième chemin, et c’est celui que je défends. Ni interdiction réflexe, ni démission des adultes. Un chemin qui agit sur trois plans à la fois : sur les plateformes, à qui l’on impose des devoirs ; sur l’accès, que l’on encadre intelligemment ; sur les personnes, que l’on éduque et que l’on accompagne.
Mais je veux aussi poser une limite ferme, car un danger se cache dans les solutions trop simples. Vérifier l’âge des utilisateurs ne doit jamais devenir un prétexte à une surveillance généralisée. Si, pour prouver qu’un enfant a moins de quinze ans, on oblige chacun à décliner son identité complète à chaque connexion, alors on aura protégé les enfants en instaurant le fichage de tous. Le remède serait pire que le mal.
Voilà le vrai clivage. Il n’est pas entre ceux qui veulent protéger et ceux qui veulent la liberté. Il est entre ceux qui acceptent d’échanger la vie privée de tous contre la sécurité de quelques-uns, et ceux qui cherchent des solutions qui protègent sans surveiller. Je suis, sans hésiter, du côté de ceux-là.
Prouver son âge sans se dévoiler : trois exigences
Je veux sortir de l’incantation et poser des propositions concrètes. Trois me paraissent décisives. La première : une vérification d’âge respectueuse de la vie privée. La technologie permet aujourd’hui de prouver qu’une personne a plus ou moins d’un certain âge sans révéler son identité, sa date de naissance exacte ou son adresse. C’est ce qu’on appelle la preuve d’âge, distincte de l’identification. Un jeton anonyme, délivré par un tiers de confiance, qui atteste seulement de la tranche d’âge. Ni la plateforme ni l’État ne collectent un fichier des identités. C’est techniquement possible, et c’est la seule voie acceptable pour un libéral attaché aux libertés.
La deuxième : un design éthique imposé aux plateformes. Puisque le problème vient largement de la conception addictive des services, c’est là qu’il faut agir. Interdire les mécaniques les plus prédatrices pour les comptes de mineurs : pas de défilement infini par défaut, pas de notifications nocturnes, pas de récompenses conçues pour créer la dépendance. On régule bien la composition des aliments pour enfants et la sécurité des jouets. On peut réguler la conception des interfaces qui s’adressent à eux.
La troisième : une éducation aux médias dès le primaire. Aucune règle technique ne remplacera un enfant qui comprend comment fonctionne ce qu’il utilise. Lui apprendre tôt ce qu’est un algorithme de recommandation, pourquoi une application cherche à le retenir, comment reconnaître une manipulation, c’est lui rendre du pouvoir. C’est un combat que je porte à travers l’éducation à la citoyenneté numérique, parce qu’une génération qui comprend ses outils est une génération plus libre.
Je crois aussi qu’il faut refuser un piège dans lequel le débat s’enferme parfois : celui qui consiste à opposer les nations les plus prudentes aux plus laxistes, ou à croire qu’un pays réglera seul un problème mondial. C’est pourquoi je regarde avec intérêt le travail d’harmonisation annoncé par la Commission européenne pour la fin de l’été. Une réponse fragmentée, où chaque État poserait sa propre limite d’âge et ses propres règles, serait à la fois inefficace et facilement contournable. L’échelle du problème est européenne ; la réponse doit l’être aussi. C’est à ce niveau que nous pouvons imposer nos exigences aux grandes plateformes, plutôt que de les subir une à une.
Ces trois leviers se complètent. La vérification protège l’accès sans fliquer. Le design éthique désarme la machine à la source. L’éducation forme des citoyens capables de se gouverner. Aucun ne suffit seul. Ensemble, ils dessinent une réponse à la hauteur. Je veux dire aussi un mot du rôle de l’école, qui ne peut pas tout, mais qui peut beaucoup. C’est souvent le seul lieu où tous les enfants, quel que soit leur milieu, peuvent recevoir les mêmes repères. Là où certaines familles accompagnent déjà finement les usages numériques, d’autres n’en ont ni le temps ni les moyens. L’éducation aux médias à l’école est donc aussi une question d’égalité : elle évite que la maîtrise des outils numériques ne devienne un privilège de plus, réservé à ceux qui sont déjà les mieux armés. Protéger l’enfance, c’est aussi ne laisser aucun enfant seul face à l’écran.
Je conclus par ce qui m’anime. Nous, les adultes, ne pouvons pas nous défausser sur une loi ni sur un âge minimum pour régler notre relation aux écrans et à ceux de nos enfants. La protection de l’enfance est un devoir partagé : celui du législateur, qui pose des règles ; celui des plateformes, qui doivent des comptes ; celui des parents et des éducateurs, que nous devons soutenir plutôt que culpabiliser. Sortir du tout ou rien, ce n’est pas être tiède. C’est refuser les fausses simplicités pour affronter le réel. Nos enfants méritent mieux qu’un slogan.



