Juillet 2026 : la Belgique tient son cap
Le 8 juillet 2026, la VRT relayait les estimations de l’OTAN : la Belgique consacrera cette année 2 % de sa richesse nationale à la défense, pour la deuxième année consécutive. Après des décennies de sous-investissement, notre pays rejoint enfin le seuil que l’Alliance nous demandait de longue date. Je veux le saluer, car c’est un engagement tenu, et les engagements tenus sont assez rares en politique pour qu’on les souligne.
Ce cap n’est pas un coup ponctuel. Le Strategic Level Report 2025, validé en Conseil des ministres le 6 février 2026, confirme le maintien de ces 2 % de 2025 à 2033. Autrement dit, une trajectoire, et pas seulement une ligne dans un budget annuel. C’est important, car en matière de défense, la constance vaut souvent plus que l’à-coup. On ne construit pas une armée par à-coups, mais par une accumulation patiente de décisions cohérentes.
Les chiffres donnent la mesure de l’effort. Les crédits d’engagement de la Défense atteignent 20,1 milliards d’euros en 2026. Le plan de redressement, dit plan Francken, est chiffré à 34 milliards d’euros. Ce sont des sommes considérables pour un pays de la taille de la Belgique, et elles disent bien l’ampleur du rattrapage à accomplir après les années maigres.
Parmi les acquisitions concrètes, la contribution belge à l’achat de dix avions de reconnaissance GlobalEye, produits par le suédois Saab, destinés à remplacer d’ici 2030 les AWACS de Boeing, aujourd’hui en fin de vie. Derrière ces noms techniques, il y a une réalité simple : reconstituer des capacités que nous avions laissées vieillir, et retrouver les yeux qui permettent à une armée de voir loin.
Un mot sur ce que ces 2 % représentent vraiment. Ce n’est pas un chiffre magique, mais un repère commun que les alliés se sont donné pour partager équitablement le fardeau de leur sécurité. Longtemps, la Belgique a figuré en bas du classement, ce qui nous exposait à la critique, souvent justifiée, de nos partenaires. Rejoindre ce seuil, c’est aussi retrouver une forme de crédibilité au sein de l’Alliance, et le droit de peser dans les décisions qui nous engagent tous. On n’est écouté que si l’on prend sa part.
Je pose ces faits d’abord, parce qu’ils sont têtus. La Belgique fait un effort réel. La question n’est plus de savoir si nous le faisons, mais comment nous le tenons dans la durée, honnêtement, sans nous mentir sur ce qu’il implique pour le reste de nos choix collectifs.
D’où nous venons : trente ans de désarmement discret
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut se souvenir d’où nous partons. Pendant trente ans, la Belgique a fait de sa défense une variable d’ajustement budgétaire. À chaque contrôle budgétaire difficile, l’armée était la première servie pour les coupes et la dernière pour les hausses. Ce n’était pas un choix assumé devant les citoyens : c’était un renoncement silencieux, indolore sur le moment, dont nous payons aujourd’hui le prix.
Le résultat, nous l’avons découvert au pire moment. Des stocks de munitions insuffisants, du matériel vieillissant, des capacités entières abandonnées. Quand la guerre est revenue aux portes de l’Europe en 2022, nous avons constaté que notre outil de défense avait été rogné jusqu’à l’os. Ce que l’on croyait être une économie prudente s’est révélé une fragilité stratégique.
Il faut être juste : ce désarmement n’était pas de la malveillance. Il traduisait une époque, celle où l’on croyait la sécurité définitivement acquise, et où chaque euro semblait plus utile ailleurs. Je ne jette la pierre à personne, et je me garde de tout procès rétrospectif facile. Mais je crois qu’il faut nommer clairement l’erreur pour ne pas la répéter.
Remonter la pente coûte cher, et longtemps. C’est la leçon la plus dure de cette histoire : le désarmement est rapide et indolore sur le moment ; le réarmement est lent, coûteux et exigeant. On ne rattrape pas trente ans en un budget. Reconstituer des stocks, former des militaires, moderniser des flottes entières : tout cela s’étale sur des années. D’où l’importance de la trajectoire pluriannuelle inscrite dans le Strategic Level Report.
Il y a aussi une dimension humaine à ce redressement, qu’on oublie trop souvent. Une armée, ce ne sont pas seulement des équipements : ce sont des femmes et des hommes qu’il faut recruter, former, fidéliser. Les années de vaches maigres avaient découragé les vocations et vidé certains métiers de leurs compétences. Reconstruire une défense, c’est donc aussi rebâtir des carrières et redonner du sens à l’engagement militaire. Cela ne se décrète pas en un budget ; cela se cultive, patiemment, dans la durée.
Cette histoire porte une morale politique simple. Les économies qui ne se disent pas finissent toujours par se payer. Ce qui n’a pas été financé en trente ans de facilité doit l’être aujourd’hui, dans un contexte budgétaire bien plus contraint. Autant en tirer la leçon pour l’avenir : mieux vaut un effort régulier et assumé qu’un renoncement commode suivi d’un rattrapage brutal.
Le faux débat de la défense contre le social
Dès qu’on parle de 20 milliards pour la Défense, une objection surgit, et je la comprends : cet argent, ne serait-il pas mieux employé dans nos hôpitaux, nos écoles, nos pensions ? La défense se ferait-elle au détriment du social ? La tension budgétaire est bien réelle. Une rallonge de 188 millions d’euros a d’ailleurs suscité, en mai 2026, un débat vif à la Chambre, certains y voyant une menace pour d’autres priorités de l’État. Et l’on parle désormais de 600 millions à dégager.
Je ne vais pas balayer cette inquiétude d’un revers de main. Ce serait malhonnête. Chaque euro public engagé quelque part est un euro qui manque ailleurs : c’est la définition même d’un budget, et je ne connais pas de formule magique pour y échapper. En tant que libéral social, je refuse de faire comme si l’argent tombait du ciel. La dette d’aujourd’hui est l’impôt de demain, payé par nos enfants.
Mais je crois que l’opposition entre défense et social est un faux débat. Car la sécurité n’est pas un luxe qui viendrait après le social : elle en est la condition. Un pays qui ne peut pas se défendre ne maîtrise plus ni sa fiscalité, ni ses choix sociaux. La liberté de redistribuer suppose d’abord la liberté de décider chez soi. Le modèle social européen n’a de sens que dans une Europe capable de le protéger.
Le vrai clivage n’est donc pas défense contre social. Il est entre un effort assumé, planifié et transparent, et un effort subi, improvisé et masqué. La question n’est pas de dépenser ou non pour l’armée. Elle est de savoir si nous disons la vérité aux citoyens sur ce que cela coûte, et sur ce à quoi il faudra, ou non, renoncer par ailleurs.
Regardons d’ailleurs les ordres de grandeur avec honnêteté. Rapportée à l’ensemble de la dépense publique, la défense reste une part significative mais pas écrasante. Le dire, ce n’est pas minimiser l’effort : c’est le remettre à sa juste place, pour sortir des fantasmes dans les deux sens. Ni gouffre sans fond qui engloutirait le social, ni dépense négligeable qu’on pourrait financer sans y penser : un investissement de sécurité qu’il faut assumer clairement, ligne par ligne, devant la représentation nationale.
C’est là, à mes yeux, que se joue la crédibilité politique. Promettre à la fois plus de défense, plus de social et moins d’impôts, sans jamais parler d’arbitrage, c’est le degré zéro du sérieux. Les citoyens méritent mieux que ce déni. Ils sont parfaitement capables d’entendre un discours de vérité, à condition qu’on ose le leur tenir. Le parler vrai n’est pas un risque électoral : c’est une marque de respect.
Une trajectoire transparente et une préférence européenne
Alors, que défendre concrètement ? Trois exigences, qui doivent aller de pair et se renforcer l’une l’autre.
D’abord, une trajectoire pluriannuelle transparente. Le Strategic Level Report en pose le cadre jusqu’en 2033 : c’est une bonne base. Encore faut-il que chaque étape soit débattue au Parlement, chiffrée honnêtement, et confrontée à la réalité des recettes. Je préfère un effort un peu plus modeste mais tenu, à des annonces spectaculaires qui s’effondrent au premier contrôle budgétaire. La parole publique se respecte, et rien ne ruine davantage la confiance qu’un engagement démenti six mois plus tard.
Ensuite, la préférence européenne dans nos acquisitions. Quand nous achetons du matériel, nous ne dépensons pas seulement : nous choisissons de qui nous dépendrons demain. Privilégier une base industrielle européenne, c’est renforcer notre autonomie stratégique commune plutôt que notre dépendance. Le choix du GlobalEye montre qu’une alternative européenne existe souvent ; encore faut-il en faire une doctrine, pas une exception. Acheter européen quand c’est possible, c’est investir dans notre sécurité future autant que dans notre matériel présent.
Enfin, les retombées industrielles et d’emploi en Belgique. Un euro de défense bien orienté irrigue nos entreprises technologiques, nos sous-traitants, nos ingénieurs. Il faut négocier des retours industriels réels sur les grands contrats, pour que cet effort de sécurité soit aussi un investissement dans notre économie et nos compétences. La défense peut devenir un moteur d’innovation et d’emplois qualifiés, à condition de le vouloir et de l’exiger dès la signature des contrats.
J’ajoute une conviction de méthode. Le contrôle parlementaire de ces dépenses n’est pas une formalité : c’est ce qui garantit que l’argent des citoyens sert vraiment à la sécurité, et non à des programmes mal calibrés. Une défense forte et une démocratie exigeante ne s’opposent pas. Un budget militaire scruté, évalué, discuté, est un budget mieux dépensé.
Je terminerai par une conviction simple. On peut soutenir sincèrement notre armée et refuser de mentir sur les moyens. Ce n’est pas contradictoire : c’est même la seule position solide dans la durée. La défense belge tient son cap. À nous, responsables politiques, de tenir un langage de vérité qui soit à la hauteur de cet effort. C’est ainsi qu’on gagne, et qu’on garde, la confiance des citoyens.
Sources
- VRT — la Belgique à 2 % du PIB pour la défense
- DefenceBelgium — 20,1 milliards d’engagement en 2026
- La Libre — rallonge de 188 millions pour la Défense



