Ce que la Chambre vient de voter
En ce début de vacances, la Chambre des représentants a adopté la première partie de la réforme fiscale portée par la coalition Arizona. La mesure phare est la plus lisible : le relèvement de la quotité du revenu exemptée d’impôt. Aujourd’hui, chacun d’entre nous bénéficie d’une première tranche de revenu, d’un peu plus de 10.910 euros, sur laquelle l’État ne prélève rien. Cette tranche sera portée à 14.450 euros pour l’exercice d’imposition 2030, puis à 15.600 euros pour l’exercice 2031.
Le principe est ancien mais puissant. Plus la part de revenu exonérée est haute, plus le travail des bas et moyens revenus est allégé, en proportion. Une infirmière, un ouvrier, un jeune qui décroche son premier contrat : ce sont eux qui ressentent le plus vite, sur leur fiche de paie, ce type de mesure. C’est là qu’elle est la plus juste, parce qu’elle profite d’abord à ceux pour qui cent euros de plus par mois ne sont pas une abstraction comptable, mais un plein de courses, une facture d’énergie, un peu d’air.
L’effort budgétaire est réel. Le gouvernement chiffre l’allègement à 772 millions d’euros en 2028, avant de le porter à 3 milliards d’euros l’année suivante. Ce sont des montants qui engagent le pays pour longtemps. On ne peut pas se contenter de saluer la baisse d’impôt sans regarder, dans le même mouvement, comment elle est financée et ce qu’elle déplace ailleurs. Une réforme fiscale n’est pas un cadeau tombé du ciel : c’est un choix de société, avec des gagnants, des perdants et des contreparties.
Car la réforme ne se limite pas à la quotité exemptée. Elle pose aussi le principe de l’imposition du revenu d’intégration sociale, le RIS, comme revenu de remplacement. Et elle touche au quotient conjugal, ce mécanisme qui répartit le revenu au sein d’un couple pour en alléger la fiscalité. Ces deux points méritent qu’on s’y arrête, parce qu’ils concernent les situations les plus fragiles et les équilibres familiaux, là où une mesure mal calibrée peut faire beaucoup de mal, sans bruit.
Je le dis avec franchise : je soutiens l’orientation générale de cette réforme. Rendre le travail plus payant est une bonne politique, et il n’y a aucune honte à l’assumer. Mais le rôle d’un député n’est pas d’applaudir un cap, il est de vérifier la trajectoire. Et sur la trajectoire, tout se joue dans le ciblage et le financement. Le diable, comme souvent, se cache dans les détails d’application.
Il faut aussi être honnête sur le calendrier. Les effets pleins de la mesure ne se feront sentir qu’aux exercices d’imposition 2030 et 2031. Entre l’annonce et la fiche de paie, il y a donc plusieurs années, et beaucoup de choses peuvent bouger d’ici là. Raison de plus pour verrouiller dès maintenant la logique de la réforme et ne pas la laisser se déformer au fil des arbitrages budgétaires.
D’où vient le poids qui pèse sur le travail
Pour comprendre le débat d’aujourd’hui, il faut faire un pas en arrière. La Belgique figure, de longue date, parmi les pays où le travail est le plus lourdement taxé. Ce n’est pas un accident. C’est le produit d’une histoire, celle d’un État social bâti après la guerre, financé pour l’essentiel sur les épaules de ceux qui travaillent.
Ce choix avait sa logique. Dans une société de plein emploi, taxer le travail permettait de financer des solidarités larges : la santé, les pensions, le chômage, la famille. Le système a protégé des générations entières, amorti des crises, tenu debout des familles frappées par la maladie ou la perte d’un emploi. Il serait injuste, et un peu ingrat, de le caricaturer. Mais un instrument conçu pour un monde ne convient pas toujours au suivant.
Or le monde a changé. Le capital est devenu plus mobile que le travail : il traverse les frontières d’un clic, tandis que le salarié, lui, reste ancré là où il vit. La population vieillit, ce qui alourdit mécaniquement les dépenses de pension et de soins. Et la concurrence entre pays s’est durcie. Continuer à faire peser l’essentiel de l’effort sur le travail, c’est décourager précisément ce que l’on veut encourager : l’activité, l’initiative, l’envie de prendre un emploi plutôt que de rester à sa marge.
Les gouvernements successifs l’ont senti. Les tentatives de rééquilibrage, de tax shift, de réforme fiscale ne datent pas d’hier. Elles se heurtent toujours au même mur : baisser l’impôt sur le travail suppose de trouver l’argent ailleurs, ou de réduire la dépense. C’est un exercice de vérité, jamais un tour de magie. Chaque fois qu’un responsable politique promet la baisse sans jamais nommer la contrepartie, il abîme un peu plus la confiance.
La réforme Arizona s’inscrit dans cette longue histoire. Elle n’invente pas le problème, elle propose une réponse. Le juger, c’est donc moins débattre du principe que de la méthode : qui allège-t-on d’abord, et au prix de quoi ? C’est à cette question, et non aux slogans, que je veux répondre.
On oublie trop souvent une chose simple : la manière dont un pays taxe raconte ce qu’il valorise. Taxer lourdement le travail, c’est envoyer un signal décourageant à celui qui produit. Rééquilibrer, c’est réaffirmer que l’effort mérite récompense. Ce n’est pas seulement de la technique fiscale, c’est un message adressé à toute une société sur la place qu’elle réserve à ceux qui se lèvent le matin.
Le faux débat : moins d’impôt contre plus de solidarité
Dès qu’une baisse d’impôt est annoncée, le débat se fige en deux camps. D’un côté, ceux qui n’y voient qu’un cadeau et redoutent le démantèlement de la protection sociale. De l’autre, ceux qui réclament toujours moins d’État sans jamais dire ce qu’ils cesseraient de financer. Ce face-à-face est confortable, parce qu’il permet à chacun de rester dans son rôle. Il est surtout faux.
Il est faux parce qu’il oppose deux choses qui, bien pensées, se renforcent. Un pays qui rend le travail payant crée de l’activité, donc des recettes, donc les moyens de sa solidarité. Une solidarité soutenable, à l’inverse, suppose une économie qui tourne et des travailleurs qui ne se sentent pas punis d’aller travailler. Ce ne sont pas deux adversaires. Ce sont les deux jambes d’un même corps : coupez-en une, et l’ensemble tombe.
La vraie question n’est pas le montant de l’impôt, c’est sa structure. Un système peut prélever beaucoup et mal, en frappant surtout le travail des classes moyennes tout en laissant filer des niches et des régimes d’exception. Il peut aussi prélever de manière plus lisible, plus large, plus juste. Le philosophe John Rawls, dans sa Théorie de la justice publiée en 1971, rappelait qu’une société équitable se juge à la situation qu’elle réserve à ses membres les plus vulnérables. Une baisse d’impôt bien conçue ne contredit pas ce principe. Elle peut le servir, à condition de ne pas se financer sur le dos du filet social.
C’est pourquoi je regarde de près l’imposition de principe du revenu d’intégration. Sur le papier, aligner ce revenu de remplacement sur les autres a une cohérence. Dans la vraie vie, il s’agit du dernier filet, celui qui empêche des personnes de basculer dans la rue. Toute évolution doit ici être limpide et protéger le pouvoir d’achat réel des bénéficiaires, sinon on soulage le travail d’une main en fragilisant la dignité de l’autre. La cohérence fiscale ne doit jamais servir d’alibi à un recul social.
Nommer ce faux débat, ce n’est pas botter en touche. C’est refuser une paresse intellectuelle qui arrange tout le monde et n’aide personne. Parler vrai aux citoyens, y compris sur les arbitrages difficiles, est à mes yeux un acte profondément libéral. Traiter les gens en adultes, c’est leur dire d’où vient l’argent et où il va.
Je veux être clair sur un point qui me tient à cœur : défendre les plus fragiles n’est pas l’apanage d’un camp. On peut croire à la liberté, à l’initiative, à la récompense de l’effort, et refuser en même temps qu’un pays laisse tomber ceux qui trébuchent. C’est même, pour moi, le sens profond du libéralisme : l’autonomie pour tous, y compris pour ceux qui partent de plus loin.
Ce que je propose
Ma conviction tient en une phrase : il faut baisser l’impôt sur le travail, mais le faire de manière ciblée, financée et lisible. Trois exigences, pas une seule. Retirer l’une des trois, et la réforme se retourne contre ceux qu’elle prétend aider.
Cibler, d’abord. L’allègement doit bénéficier en priorité aux bas et moyens revenus du travail, là où chaque euro rendu change concrètement une vie et où l’effet sur l’emploi est le plus fort. Le relèvement de la quotité exemptée va dans ce sens. Il faut en faire le cœur de la réforme, pas un accessoire, et résister à toute tentation d’en diluer le bénéfice vers le haut de l’échelle, où il pèsera lourd pour le budget et changera peu de choses au quotidien.
Financer, ensuite. Une baisse d’impôt crédible ne se paie ni en creusant la dette, que nos enfants rembourseront, ni en rabotant les protections. Elle se finance en élargissant la base et en s’attaquant aux niches et aux régimes d’exception qui minent le consentement à l’impôt. Chaque dérogation devrait être justifiée par son utilité réelle, évaluée, et supprimée si elle ne sert plus. C’est un travail ingrat, sans photo à la clé, mais c’est le seul honnête.
Rendre lisible, enfin. Notre fiscalité est devenue un maquis que peu de citoyens comprennent, ce qui nourrit le sentiment d’injustice et le soupçon que d’autres, mieux conseillés, échappent à l’effort commun. Un filet social doit rester simple à saisir : on doit toujours savoir ce à quoi l’on a droit et pourquoi. La complexité n’est pas une vertu, c’est souvent le refuge des privilèges.
Alors soutenons cette réforme, oui. Mais exigeons qu’elle reste fidèle à sa promesse : soulager le travail sans casser la solidarité. Ce n’est pas un compromis mou entre deux camps. C’est une ligne de crête, celle d’un libéralisme social qui croit à la fois à la récompense de l’effort et à la protection des plus faibles. C’est sur cette ligne, exigeante et parfois inconfortable, que je continuerai de me tenir.
Enfin, je propose que chaque grande mesure fiscale soit assortie d’une évaluation publique, quelques années après son entrée en vigueur : combien a-t-elle coûté, qui a-t-elle réellement aidé, a-t-elle tenu ses promesses. Trop de réformes sont votées puis oubliées, sans jamais qu’on vérifie si elles ont marché. Rendre des comptes sur les résultats, ce n’est pas de la défiance envers l’action publique, c’est du respect envers le contribuable.
Sources
- RTBF — la Chambre approuve la première partie de la réforme fiscale de l’Arizona
- VBO-FEB — nouveautés fiscales en 2026
- Etax — la réforme fiscale du gouvernement Arizona



