Une crise silencieuse de la confiance numérique
À l’heure où les échanges numériques structurent l’économie, les administrations et la vie quotidienne des citoyens, une question fondamentale s’impose à l’Union européenne : comment garantir la confiance dans un environnement digital devenu à la fois central, complexe et vulnérable ?
Entre la montée des cyberattaques, la multiplication des fraudes documentaires et la dépendance aux infrastructures technologiques non européennes, le modèle actuel atteint ses limites. C’est dans ce contexte que l’Europe tente de franchir un cap stratégique avec deux initiatives étroitement liées : European Blockchain Services Infrastructure(EBSI) et Europeum, portées politiquement par plusieurs États membres, dont la Belgique. Au cœur de cette dynamique figure la création d’un consortium européen d’infrastructure numérique (EDIC), impulsée notamment par Mathieu Michel.
Ces projets traduisent une ambition claire : bâtir une infrastructure européenne de confiance, capable de soutenir des applications sécurisées, interopérables et souveraines à l’échelle du continent.
Un marché unique encore fragmenté
Le constat de départ est sans appel. Malgré l’existence du marché unique, les services numériques restent largement fragmentés. Une entreprise belge souhaitant opérer en Italie ou en Allemagne doit encore se conformer à des procédures de vérification multiples, souvent redondantes. De leur côté, les citoyens se heurtent à des difficultés concrètes lorsqu’il s’agit de faire reconnaître un diplôme, une qualification ou un droit administratif dans un autre État membre.
À cela s’ajoute une réalité plus préoccupante encore : la fraude documentaire s’est industrialisée, facilitée par les technologies numériques et, plus récemment, par les capacités de génération de contenu de l’intelligence artificielle.
Dans ce contexte, la confiance ne peut plus reposer uniquement sur des procédures administratives ou sur la réputation d’un acteur. Elle doit être intégrée directement dans l’infrastructure numérique elle-même.
EBSI : une nouvelle architecture de la confiance
C’est précisément l’objectif d’EBSI. Lancé par la Commission européenne en collaboration avec les États membres, ce projet vise à créer une “couche de confiance” européenne, reposant sur des technologies de registre distribué.
Concrètement, il s’agit de permettre la vérification indépendante et instantanée d’informations numériques : une identité, un diplôme, une certification ou une transaction. Plutôt que de multiplier les contrôles, l’idée est de produire des preuves cryptographiques infalsifiables, reconnues dans toute l’Union.
Cette approche repose sur un changement de paradigme majeur. Là où la confiance était auparavant procédurale — fondée sur des documents, des signatures et des vérifications humaines — elle devient technique et automatisée, fondée sur des attestations numériques vérifiables.
Une fois une information certifiée dans ce système, elle peut être utilisée partout en Europe sans devoir être revalidée à chaque étape.
Europeum : le passage du pilote à la production
Cependant, pendant plusieurs années, EBSI est resté un projet principalement expérimental, porté par des pilotes techniques et des démonstrateurs. Le véritable tournant intervient avec la création d’Europeum, sous la forme d’un EDIC.
Ce cadre juridique européen permet à plusieurs États membres de mutualiser leurs ressources pour exploiter concrètement une infrastructure numérique commune. La création d’Europeum marque ainsi le passage d’une logique de test à une logique de déploiement opérationnel.
L’objectif n’est plus seulement de prouver que la technologie fonctionne, mais de la mettre au service d’usages réels, à grande échelle. Cette évolution est essentielle : sans structure de gouvernance, de financement et d’exploitation, une infrastructure, aussi prometteuse soit-elle, ne peut atteindre la maturité.
La Belgique en position de moteur
Dans cette transformation, la Belgique joue un rôle particulièrement actif. En tant que pays hôte d’Europeum, avec un siège établi à Bruxelles, elle occupe une position stratégique dans la gouvernance du projet.
Sous l’impulsion de Mathieu Michel, elle a contribué à donner une impulsion politique à EBSI, en cherchant à dépasser le stade technologique pour en faire un véritable levier de transformation des services publics et de l’économie.
La stratégie belge se distingue par son pragmatisme. Plutôt que de multiplier les cas d’usage, elle privilégie des applications concrètes, rapidement déployables et à fort impact. Parmi celles-ci figurent notamment la certification des statistiques publiques, la création d’un portefeuille numérique pour les entreprises — le “Business Wallet” — ou encore la vérification des flux fiscaux dans le cadre du commerce électronique.
Un enjeu central : la souveraineté numérique
Au-delà des aspects techniques, Europeum et EBSI s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la souveraineté numérique européenne.
Aujourd’hui, une grande partie des infrastructures critiques — qu’il s’agisse du cloud, des plateformes ou des outils d’identification — est dominée par des acteurs extra-européens. Cette dépendance pose des questions de sécurité, de contrôle des données et d’autonomie stratégique.
En proposant une infrastructure gouvernée par les États membres, reposant sur des standards ouverts et interopérables, EBSI constitue une tentative de réponse à cette dépendance. Il ne s’agit pas de remplacer les systèmes nationaux, mais de les relier dans un cadre commun, garantissant à la fois la souveraineté de chacun et la fluidité des échanges.
Des impacts concrets pour l’économie et les citoyens
Les implications de ces initiatives sont potentiellement considérables.
Pour les entreprises, cela signifie une réduction des coûts administratifs, une meilleure sécurisation des échanges et un accès simplifié au marché unique. Pour les citoyens, une simplification des démarches et une meilleure reconnaissance de leurs droits à l’échelle européenne.
Pour les États, il s’agit d’une opportunité de moderniser leurs services publics, de renforcer leur coopération et de s’inscrire dans une logique d’innovation maîtrisée.
Des défis encore majeurs
Malgré son potentiel, le projet n’est pas exempt de défis.
Le premier concerne le modèle économique : après une phase de financement public, il faudra assurer la viabilité à long terme de l’infrastructure. Le second tient à la gouvernance : trouver un équilibre entre coordination européenne et respect des souverainetés nationales.
Le troisième, enfin, est celui de l’adoption. Sans usage massif, même la meilleure infrastructure reste théorique. Il faudra convaincre les administrations, les entreprises et les citoyens de la valeur concrète de ces outils.
Une infrastructure pour l’Europe de demain
Au fond, Europeum et EBSI dessinent une transformation profonde : celle d’un Internet où la confiance ne repose plus sur des acteurs dominants ou des procédures administratives, mais sur une architecture vérifiable, distribuée et souveraine.
L’enjeu dépasse largement la technologie. Il touche à la capacité de l’Europe à structurer son espace numérique, à protéger ses citoyens, à soutenir son économie et à affirmer son autonomie stratégique.
Si ces initiatives aboutissent, elles pourraient constituer l’une des infrastructures fondatrices du numérique européen, au même titre que les réseaux ou les standards de communication.
Dans un monde où l’information circule sans frontières mais où la confiance reste fragmentée, l’enjeu n’est plus seulement technique. Il est profondément politique.



