La façade avant du Palais de justice de Bruxelles est enfin libérée de ses échafaudages.
Quarante ans qu’on l’avait recouverte au lieu de la soigner. Pour beaucoup, ce chantier était impossible. C’était devenu un scandale dont tout le monde s’indignait, mais dont personne ne voulait porter la charge.
Quand je suis devenu Secrétaire d’État, j’ai décidé d’en faire l’une de mes missions. Non pas pour être sur la photo de l’inauguration mais pour prouver une chose simple : qu’avec de la méthode et de la détermination, on peut encore réparer ce que tout le monde avait renoncé à réparer.
Voir réapparaître ces pierres aujourd’hui, c’est voir aboutir un travail lancé il y a des années. Et c’est la plus belle des récompenses.
J’ai voulu raconter cette histoire, l’absurde, les blocages, ce qu’elle dit de notre rapport au temps long et à l’État, dans un chapitre d’un livre que je prépare. Je vous en partage aujourd’hui un extrait.
Bonne lecture.
Le Palais de justice (extrait)
« Il y a, au sommet de Bruxelles, une montagne de pierre qu’aucun Belge ne regarde plus, et que le monde entier vient pourtant voir : le Palais de justice. Le plus grand du monde. Et, depuis quarante ans, le plus humilié.
Quelques chiffres, pour qu’on mesure le monstre. Cent quatre-vingt-six mètres de long, cent septante-sept de large ; une coupole de vingt-quatre mille tonnes, juchée à cent quarante-deux mètres. À son inauguration, en 1883, c’était le plus vaste édifice d’Europe, une cathédrale laïque élevée à la gloire de la Justice, dessinée par Joseph Poelaert. Et voici le détail que je vous demande de retenir, car j’y reviendrai : Poelaert est mort en 1879, quatre ans avant l’achèvement. L’homme qui a conçu ce géant n’a jamais contemplé son œuvre debout.
Quarante ans qu’il disparaît sous des échafaudages. Quarante ans qu’on l’a recouvert au lieu de le soigner. Pour le passant, c’est un scandale tranquille, de ceux auxquels on finit par ne plus prêter attention. Un scandale tout de même : le symbole d’un État qui ne respecte plus sa pierre, son patrimoine, son histoire. Et, pire encore, le symbole d’un État qui n’est plus à la hauteur de sa tâche.
J’ai là-dessus une conviction, presque une méthode. Si vous voulez savoir comment est tenu un restaurant, ne lisez pas la carte : allez voir la cuisine, et les toilettes. Et si vous voulez savoir comment un État se gouverne vraiment, ne lisez pas ses discours : regardez comment il entretient ses bâtiments. Or là, sur la plus haute colline de la capitale, l’État belge donnait à voir, en très grand, ce qu’il était devenu, un pays qui n’achève rien, qui recouvre ce qu’il ne sait plus réparer, et qui finit par s’habituer à ses propres ruines.
Aussi, quand j’ai compris que l’une de mes missions de Secrétaire d’Etat pourrait être de retirer ces échafaudages, j’ai été heureux comme un enfant.
Heureux, parce que j’allais pouvoir prouver une chose simple : que c’était possible. Comprendre où le dossier était bloqué, et comment le débloquer. Sur le papier, c’était presque facile pour moi , car j’avais une chose que personne ne savait, une vraie expérience de la gestion du patrimoine immobilier public. En Brabant wallon, j’avais mené, à plus petite échelle, de belles réalisations. Hormis la taille du monstre, je savais faire.
Facile sur le papier. Dans les faits, une autre paire de manches. Et je l’ai compris très vite : le vrai obstacle n’était pas technique. Il était politique.
Car tout le monde s’indignait de ces échafaudages. Mais tout le monde, aussi, avait mieux à faire que de s’en occuper.
C’est l’un des grands secrets de la vie publique, et l’un de ses pièges les plus sournois : un sujet peut être assez important pour qu’on s’en indigne, et pas assez pour qu’on en fasse une priorité. Le Palais de justice était exactement cela : un scandale consensuel, dont chacun parlait et dont personne ne voulait porter la charge.
Quand j’ai annoncé que je retirerais ces échafaudages, je m’attendais à de l’enthousiasme. J’ai reçu une avalanche de pessimisme. « Impossible. » « Tu n’y arriveras jamais. » « Il est fou. » J’en fus sidéré. Ce qui me semblait un acte banal et essentiel relevait, pour les autres, de l’exploit insensé. Je me souviens m’être dit, presque naïvement : mais comment peut-on trouver cela impossible ? C’est juste normal. Un État qui répare le plus grand palais de justice du monde, ce n’est pas un miracle. C’est la moindre des choses.
Restait à le faire. Et l’histoire, ici, devient un petit chef-d’œuvre d’absurde belge, de celui qui ferait rire s’il ne disait pas quelque chose de grave.
Il fallut d’abord se souvenir pourquoi ces échafaudages étaient là. La raison, vieille de quarante ans, n’avait jamais été traitée : les façades, fragilisées par le temps, lâchaient régulièrement des morceaux de pierre sur les passants. Qu’avait-on fait ? On avait posé des échafaudages pour retenir les chutes. Et l’on avait considéré que c’était réglé. Le provisoire, comme toujours, était devenu définitif.
Il fallait donc accomplir le travail que personne n’avait fait, mes prédécesseurs ayant eu, sans doute, des priorités qu’ils jugeaient plus hautes, et c’est leur droit : nous avons chacun nos personnalités, et les priorités qui en découlent. Pour ce travail, il fallait un cahier des charges. Pour ce cahier des charges, un relevé minutieux de chaque pierre à réparer. Et pour ce relevé, il fallait monter sur les échafaudages devenus, en quarante ans, vétustes et dangereux. Vous avez bien lu : pour pouvoir retirer les échafaudages, il a d’abord fallu rénover les échafaudages que nous voulions retirer.
Je vous épargne la version longue d’une déjà trop longue histoire. Mais permettez-moi de la relier à ce rapport au temps long dont je vous parlais il y a quelques pages (livre à paraître), car il n’y a pas de meilleure illustration : un pays qui, faute de regarder loin, dépense pour entretenir son problème au lieu de le résoudre.
L’obsession de chaque journaliste, dans cette affaire, était d’obtenir une date. Quand pourrais-je dire : c’est fait ?
J’ai toujours eu les dates en horreur, pour deux raisons. La première : annoncer une date, en politique, c’est faire confiance à un système qui ne tient jamais ses promesses de calendrier. La seconde, plus profonde, je l’ai déjà dite : pour moi, le temps n’a pas d’importance en soi. Le temps demande seulement qu’on lui accorde ce dont il a besoin, lui-même, pour que les choses soient bien faites.
J’ai pourtant fini par lâcher un délai qu’on m’avait glissé à l’oreille. Une erreur. La réalité l’a, bien sûr, fait voler en éclats. Mais cela m’était, au fond, égal car je savais désormais une chose que rien ne pouvait défaire : le travail était lancé, et plus rien ne l’arrêterait. L’important n’est pas de voir le chantier fini. L’important, c’est de le voir commencer. Et il a commencé le 16 octobre 2023, presque trois ans jour pour jour après mon entrée en fonction.
Je savais que je ne serais pas sur la photo de l’inauguration. Le chantier ne s’achèvera pas avant 2030, pour le bicentenaire de la Belgique, longtemps après mon départ. Cela m’était égal.
Et comment ne pas songer, alors, à Poelaert lui-même ? Lui non plus ne fut jamais sur la photo : il est mort sans voir sa coupole coiffer Bruxelles. On a bâti des cathédrales sans jamais en voir l’achèvement ; les tailleurs de pierre savaient qu’ils mourraient avant la flèche, et ils taillaient quand même. J’ai aimé être, modestement, de ceux-là, de ceux qui posent une pierre qu’un autre couronnera. Et puis il y eut ce moment que je n’oublierai pas : au printemps 2024, quand tomba le premier pan d’échafaudage, ce fut un visage qui réapparut, le buste de Minerve, la déesse de la sagesse, dérobé aux regards depuis quarante ans. La sagesse qui ressurgit de dessous l’oubli. La pierre, parfois, écrit de meilleurs symboles que les hommes.
Non, je n’avais pas besoin d’être sur la photo. Ce que j’avais entrepris tiendrait sans moi et cela seul comptait.
Ce palais, je dois l’avouer, est devenu une part de moi-même.
Rempli de symboles, de fragilités et de forces à la fois, cabossé au-dedans comme au-dehors, je m’y suis reconnu. Il est devenu un combat que je voulais mener pour une raison simple, et que j’assume : prouver qu’on pouvait encore réparer ce que tout le monde avait renoncé à réparer. Non pas contre quiconque mais contre le renoncement lui-même.
Mais il dit de moi davantage encore. Il dit mon amour et mon respect pour ceux qui nous ont précédés, pour ces gens qui aimaient faire rayonner la Belgique et son peuple. Il dit qu’à mes yeux, le combat politique ne peut pas se réduire à reboucher les trous sans fond du déficit d’un pays qui ne sait plus se reprendre en main. Il était, ce palais, le symbole d’un pays qui se respecte. Car une nation, c’est comme un homme : avant d’aller travailler, elle doit d’abord apprendre à refaire son lit. Comment se respecter comme peuple si l’on ne respecte plus les symboles les plus sacrés de sa propre démocratie ?
Alors oui, le Palais de justice est devenu, pour moi, plus qu’un projet, et même plus qu’un symbole. Il est devenu une leçon ; celle que je voulais apporter à la politique belge.
La leçon est simple, et un peu cruelle. Ce qui semble essentiel aux uns paraît futile aux autres ; et le filtre politique, toujours, se charge de trancher entre les deux. Pendant ce temps, la politique se lève chaque matin, ne refait pas son lit, et retourne combler le trou sans fond de son déficit. J’ai voulu, sur cette colline, prouver le contraire : qu’avec un peu de méthode, de détermination et d’obsession, on pouvait encore réparer ce qu’on avait renoncé à réparer.
J’avais gagné, sur la pierre, mon pari contre l’inertie. Et j’avais surtout vérifié une chose à laquelle je tiens plus qu’à toute autre : que les œuvres qui comptent se mesurent en décennies, parfois en siècles. Poelaert a dessiné pour des hommes qu’il ne connaîtrait jamais ; les tailleurs de cathédrales taillaient pour leurs arrière-petits-enfants. Le temps long est le temps des choses sérieuses, celui de la confiance, qui ne se bâtit que lentement, et de la responsabilité, qui se transmet de main en main comme une pierre qu’un autre couronnera. On ne répare pas un palais de justice en un mandat. On ne répare pas un pays en un tweet. Les vraies fondations demandent du temps, et le courage d’en accorder. »
(extrait d’un livre à paraître… restez connectés…)
Crédit photos: Thomas Daems



