Une révolution discrète est en cours
Les grandes transformations numériques ne prennent pas toujours la forme d’une innovation spectaculaire. Certaines avancées sont presque invisibles au moment où elles apparaissent, avant de devenir progressivement des infrastructures essentielles de la vie quotidienne. L’identité numérique européenne pourrait bien appartenir à cette catégorie.
Depuis l’entrée en vigueur du règlement eIDAS 2.0 en mai 2024, chaque État membre de l’Union européenne est tenu de mettre à disposition au moins un portefeuille européen d’identité numérique, plus connu sous le nom d’EUDI Wallet, d’ici le 24 décembre 2026. Ce portefeuille devra permettre à chaque citoyen de prouver son identité et de présenter certains attributs certifiés de manière sécurisée dans l’ensemble de l’Union européenne. Dans les mois qui suivront, son adoption deviendra progressivement incontournable puisque les banques, les opérateurs télécoms et de nombreux autres acteurs devront être capables de l’accepter.
À sept mois de l’échéance, plusieurs pays avancent rapidement tandis que d’autres cherchent encore à résoudre des défis techniques et organisationnels importants. Pourtant, le principal obstacle n’est peut-être pas technologique. Il est politique et culturel.
L’identité numérique suscite spontanément une forme de méfiance. Pour beaucoup, elle évoque immédiatement le contrôle, la surveillance ou la centralisation des données personnelles. Cette inquiétude n’est pas irrationnelle. L’histoire récente du numérique nous a appris qu’il fallait toujours se montrer prudent lorsque des informations sensibles sont en jeu.
Mais cette prudence ne doit pas conduire à une erreur de diagnostic. Car bien conçu, un portefeuille d’identité numérique n’est pas nécessairement un outil de surveillance. Il peut au contraire devenir l’un des meilleurs instruments de protection de la vie privée jamais mis à disposition des citoyens.
Le faux débat entre identité numérique et liberté
Le débat public aborde souvent l’identité numérique comme s’il existait une opposition naturelle entre efficacité et liberté. D’un côté se trouverait la commodité des services numériques. De l’autre, la protection de la vie privée. Plus l’une progresserait, plus l’autre reculerait.
Cette vision correspond de moins en moins à la réalité technologique.
Aujourd’hui, la plupart des citoyens prouvent déjà leur identité numérique quotidiennement. Ils transmettent des copies de cartes d’identité, partagent des documents complets pour vérifier leur âge, créent des comptes auprès de plateformes privées ou utilisent des services qui collectent bien davantage d’informations qu’il n’est nécessaire.
Le paradoxe est là : beaucoup des solutions actuellement utilisées pour s’identifier en ligne sont moins protectrices que les systèmes qui suscitent pourtant les plus grandes inquiétudes.
L’enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut une identité numérique. Elle existe déjà, de manière fragmentée, dispersée et souvent contrôlée par des acteurs privés.
La véritable question est de savoir qui contrôle cette identité, quelles données sont partagées et selon quelles règles.
Une approche libérale devrait précisément chercher à redonner davantage de contrôle aux individus sur leurs propres informations plutôt qu’à multiplier les copies de documents circulant entre administrations, entreprises et plateformes.
La puissance de la divulgation sélective
L’une des innovations les plus importantes du futur portefeuille européen est pourtant rarement mise en avant dans le débat public : la divulgation sélective des informations.
Dans le monde physique, nous sommes souvent contraints de révéler beaucoup plus d’informations que nécessaire. Présenter sa carte d’identité pour prouver sa majorité signifie également révéler son nom, sa date de naissance complète, son adresse et parfois d’autres informations sans rapport avec la demande initiale.
Le numérique offre la possibilité de faire autrement.
Un portefeuille d’identité moderne peut permettre à un utilisateur de démontrer qu’il a plus de dix-huit ans sans révéler sa date de naissance exacte. Il peut permettre de prouver qu’une personne réside dans un pays donné sans divulguer son adresse complète. Il peut confirmer qu’un diplôme est authentique sans transmettre l’ensemble du dossier académique.
Cette logique constitue une rupture importante.
L’objectif n’est plus de partager une identité complète chaque fois qu’une vérification est nécessaire. L’objectif est de partager uniquement l’information strictement requise.
Cette approche s’inscrit dans un principe fondamental du droit européen : la minimisation des données. Plus les systèmes collectent d’informations inutiles, plus ils créent des risques pour les citoyens. À l’inverse, plus ils limitent les données échangées, plus ils renforcent la protection de la vie privée.
Une réponse aux dérives du contrôle d’âge
Le débat actuel sur la protection des mineurs en ligne illustre parfaitement l’intérêt de cette approche.
Partout en Europe, les gouvernements cherchent des solutions pour empêcher l’accès des plus jeunes à certains services numériques. Mais ces initiatives se heurtent à une difficulté majeure : comment vérifier l’âge d’une personne sans transformer Internet en espace de contrôle d’identité permanent ?
Cette question est au cœur de nombreuses controverses. Les critiques adressées à certains dispositifs nationaux de vérification d’âge reposent précisément sur la crainte qu’ils conduisent à une collecte excessive d’informations personnelles ou à une remise en cause progressive de l’anonymat en ligne.
C’est ici que le portefeuille européen peut jouer un rôle décisif.
Un système fondé sur la divulgation sélective permettrait de répondre à la question essentielle — l’utilisateur est-il majeur ? — sans exiger la transmission de son identité complète. La plateforme recevrait la preuve nécessaire sans accéder à davantage d’informations.
Autrement dit, une identité numérique bien conçue peut devenir l’antidote à certaines dérives que l’on prétend parfois combattre au nom de la sécurité.
Le choix n’est donc pas entre contrôle et absence de contrôle. Il est entre un contrôle proportionné, respectueux des droits fondamentaux, et des mécanismes plus intrusifs qui accumulent les données personnelles sans nécessité.
Une infrastructure de citoyenneté européenne
L’EUDI Wallet ne doit pas être réduit à une simple innovation administrative. Son potentiel est plus vaste.
L’Union européenne a longtemps construit son marché unique autour de la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Pourtant, dans le monde numérique, les citoyens continuent souvent à se heurter à des frontières invisibles. Les procédures varient selon les pays, les systèmes d’identification sont rarement interopérables et les démarches transfrontalières restent souvent complexes.
Une identité numérique européenne peut contribuer à réduire ces obstacles.
Demain, un étudiant pourra plus facilement prouver ses qualifications dans un autre État membre. Un entrepreneur pourra accéder à certains services administratifs sans devoir multiplier les démarches de vérification. Un citoyen pourra utiliser des documents certifiés dans plusieurs pays sans répéter les mêmes procédures.
Cette dimension est parfois négligée parce qu’elle paraît technique. Elle est pourtant profondément politique.
La citoyenneté européenne ne se construit pas uniquement à travers des traités ou des institutions. Elle se construit aussi à travers des outils concrets qui rendent les droits plus faciles à exercer.
La confiance avant la technologie
Pour réussir, le projet européen devra cependant éviter une erreur fréquente dans les politiques numériques : croire que l’adoption découle automatiquement de la performance technique.
Les citoyens n’utiliseront pas un portefeuille numérique simplement parce qu’il est disponible. Ils l’utiliseront s’ils ont confiance dans son fonctionnement.
Cette confiance suppose plusieurs garanties.
Le portefeuille doit rester sous le contrôle de l’utilisateur. Les données doivent être protégées contre toute centralisation excessive. Les mécanismes techniques doivent être transparents et audités. Les usages doivent être clairement définis. Enfin, les citoyens doivent conserver la certitude qu’ils ne seront pas contraints de révéler davantage d’informations que nécessaire.
La confiance numérique ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, à travers des institutions crédibles et des choix techniques cohérents avec les principes démocratiques.
Une occasion pour la Belgique
La Belgique aborde l’échéance de décembre 2026 dans un contexte particulier. Notre pays dispose déjà d’une expérience reconnue en matière d’identification numérique grâce à sa carte d’identité électronique et à plusieurs services numériques publics largement utilisés.
Cette expérience constitue un avantage. Mais elle ne garantit pas le succès.
L’enjeu n’est pas simplement de respecter une obligation européenne dans les délais. L’enjeu est de démontrer qu’il est possible de construire une identité numérique qui renforce simultanément l’efficacité des services publics, la souveraineté numérique et les libertés individuelles.
Trop souvent, les débats technologiques opposent innovation et protection des droits. L’EUDI Wallet offre précisément l’occasion de dépasser cette opposition. Bien conçu, il ne demande pas aux citoyens de choisir entre commodité et vie privée. Il permet de renforcer les deux.
Une identité qui protège davantage qu’elle ne révèle
L’identité numérique est appelée à devenir l’une des infrastructures fondamentales du XXIe siècle. Comme toute infrastructure essentielle, elle peut être utilisée de manière émancipatrice ou intrusive. Tout dépend des principes qui président à sa conception.
La question décisive n’est donc pas de savoir si l’Europe doit se doter d’un portefeuille numérique. Cette décision est déjà prise. La véritable question est de savoir quel type d’identité numérique nous voulons construire.
Une identité qui accumule les données ou une identité qui les minimise.
Une identité qui centralise le pouvoir ou une identité qui le restitue à l’utilisateur.
Une identité conçue pour surveiller ou une identité conçue pour protéger.
Le projet européen mérite d’être jugé à cette aune. Car la meilleure identité numérique n’est pas celle qui sait tout de nous. C’est celle qui nous permet de prouver ce qui est nécessaire tout en préservant ce qui doit rester privé.
Dans une démocratie libérale, la technologie la plus respectueuse des libertés n’est pas celle qui collecte davantage d’informations. C’est celle qui permet d’en révéler le moins possible.



