Protéger les mineurs, pas verrouiller les portes du monde numérique

Le débat est mal posé

Depuis plusieurs mois, l’Europe cherche à mieux protéger les mineurs sur les réseaux sociaux. L’annonce faite mi-avril 2026 par Ursula von der Leyen, selon laquelle l’application européenne de vérification d’âge est « techniquement prête à l’emploi », marque une nouvelle étape dans cette ambition. En Belgique, la ministre du Numérique Vanessa Matz souhaite mettre en place un système de vérification d’âge dès l’été 2026, avant l’adoption d’un cadre législatif plus complet d’ici la fin de l’année. D’autres pays européens avancent également dans cette direction, certains envisageant même un âge minimum d’accès aux réseaux sociaux.

Ce débat, je le suis de près, et depuis longtemps. Comme Secrétaire d’État à la Digitalisation, j’ai porté la Déclaration de Louvain-la-Neuve, signée le 13 avril 2024 par les vingt-sept États membres sous présidence belge du Conseil de l’Union. Cette déclaration appelait déjà à un internet plus sûr pour les mineurs et prévoyait précisément un outil de vérification d’âge respectueux de la vie privée. Autrement dit, l’application dont l’Europe parle aujourd’hui découle d’un texte que la Belgique a fait aboutir il y a deux ans. Je suis donc tout sauf un spectateur de ce débat. Et c’est justement parce que j’y travaille depuis le départ que je crois qu’il est aujourd’hui mal posé.

À première vue, l’objectif semble difficilement contestable. Les études se multiplient sur les effets de certaines plateformes sur la santé mentale des adolescents, sur les phénomènes de dépendance, sur l’exposition précoce à des contenus inappropriés ou sur l’impact des algorithmes de recommandation. Face à ces constats, la tentation est grande de chercher une solution simple : empêcher les plus jeunes d’accéder à ces services.

Pourtant, le débat est souvent posé dans des termes trompeurs. Comme si le choix se limitait à deux options : interdire ou laisser faire. Comme si la protection des mineurs passait nécessairement par un contrôle accru de l’identité de l’ensemble des internautes. Comme si le problème principal était l’écran lui-même.

Or le véritable enjeu est ailleurs. Ce qui mérite d’être interrogé n’est pas seulement l’accès aux réseaux sociaux, mais le modèle économique qui structure leur fonctionnement. Le problème n’est pas l’écran. Le problème est ce qui se joue derrière l’écran.

Ce ne sont pas les technologies qui captent, mais les modèles économiques

Les débats sur le numérique souffrent souvent d’une confusion entre l’outil et son usage. Une plateforme numérique n’est pas nocive par nature. Les réseaux sociaux permettent d’apprendre, de créer, de maintenir des liens sociaux, de s’informer ou de participer à la vie démocratique. Pour beaucoup de jeunes, ils constituent même un espace essentiel de sociabilité et d’expression.

Mais ces bénéfices coexistent avec une réalité plus préoccupante : la plupart des grandes plateformes reposent sur une économie de l’attention. Leur modèle économique dépend du temps que nous passons devant elles. Plus l’utilisateur reste connecté, plus il génère de données, plus il est exposé à la publicité, plus la plateforme augmente ses revenus.

Cette logique n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est le niveau de sophistication atteint par les systèmes de recommandation. Grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, les plateformes sont devenues extrêmement efficaces pour identifier ce qui retient notre attention, stimule nos émotions ou provoque notre engagement.

Les adultes ne sont déjà pas toujours armés pour résister à ces mécanismes. Il serait naïf de croire que les adolescents disposent spontanément de toutes les ressources nécessaires pour y faire face.

Le véritable sujet n’est donc pas la présence d’un jeune sur un réseau social. Le véritable sujet est l’existence de systèmes conçus pour maximiser l’attention, parfois au détriment du bien-être, de la concentration ou du développement du jugement critique.

Le risque d’une mauvaise réponse à un vrai problème

Reconnaître l’existence d’un problème ne signifie pas que toutes les solutions proposées soient pertinentes.

La vérification d’âge constitue un exemple révélateur de cette difficulté. Présentée comme un outil de protection des mineurs, elle soulève des questions importantes concernant la vie privée et les libertés numériques.

Le 21 mai 2026, l’association La Quadrature du Net alertait sur ce qu’elle considère comme une dérive potentielle : derrière la vérification d’âge pourrait se développer une généralisation du contrôle d’identité en ligne. L’inquiétude mérite d’être prise au sérieux. Dans de nombreux cas, vérifier l’âge d’un utilisateur suppose en effet de collecter ou de traiter des informations personnelles qui n’étaient jusqu’ici pas nécessaires.

Mais cette inquiétude, légitime, n’est pas une fatalité technique. C’est même précisément le sens du travail que nous avons mené. La Déclaration de Louvain-la-Neuve ne demandait pas n’importe quelle vérification d’âge : elle exigeait un dispositif respectueux de la vie privée. Et la solution existe déjà, concrètement. Le 15 mai 2024, la Belgique a lancé MyGov.be, son portefeuille d’identité numérique, en application du règlement européen eIDAS 2.0 — parmi les tout premiers États membres à le faire. Or la logique même de ce portefeuille est de permettre à un citoyen de prouver un attribut — par exemple, le fait d’être majeur — sans livrer le reste de son identité, et en gardant le contrôle de ses propres données.

Le mauvais système consiste à exiger une pièce d’identité complète pour entrer sur une plateforme. Le bon système consiste à répondre par oui ou par non à une seule question — « cette personne a-t-elle l’âge requis ? » — sans rien révéler de plus. La technologie pour cela n’est pas une promesse lointaine : elle est déjà déployée. Confondre les deux approches, c’est précisément ce qui transforme une mesure de protection en outil de surveillance.

Car le risque, lui, demeure réel : créer un précédent. Aujourd’hui pour accéder à un réseau social. Demain pour consulter certains contenus. Après-demain pour participer à un débat public ou accéder à un service en ligne.

Une démocratie libérale doit toujours se montrer prudente lorsqu’une mesure destinée à résoudre un problème spécifique conduit à étendre les mécanismes de surveillance ou d’identification de l’ensemble de la population.

L’histoire montre que les libertés sont rarement supprimées d’un seul coup. Elles sont plus souvent érodées progressivement, au nom d’objectifs légitimes pris isolément.

L’anonymat n’est pas un privilège, c’est une liberté

Le débat sur la vérification d’âge révèle une autre difficulté : l’anonymat en ligne est souvent présenté comme un problème alors qu’il constitue également une protection.

Bien entendu, l’anonymat peut être utilisé à mauvais escient. Mais il protège aussi les lanceurs d’alerte, les dissidents politiques, les victimes de violences, les journalistes, les militants associatifs ou simplement les citoyens qui souhaitent s’exprimer sans exposer toute leur vie privée.

Dans une société démocratique, le droit de participer à l’espace public sans devoir systématiquement révéler son identité n’est pas une anomalie. C’est une garantie fondamentale.

La question devient alors délicate : comment protéger les mineurs sans imposer à l’ensemble des internautes une forme de contrôle d’identité permanent ? C’est exactement la question à laquelle un portefeuille numérique bien conçu apporte une réponse : prouver sans dévoiler. Une vérification d’âge n’a pas à devenir une carte d’identité permanente accrochée à chacun de nos pas en ligne.

Cette interrogation est d’autant plus pertinente que plusieurs juristes européens soulignent déjà les tensions possibles entre certains dispositifs nationaux de vérification d’âge et le cadre juridique européen existant, notamment dans le contexte du Digital Services Act.

Une bonne politique publique ne consiste pas seulement à poursuivre un objectif légitime. Elle consiste également à choisir les moyens les plus proportionnés pour l’atteindre.

Faire appliquer les règles qui existent déjà

L’un des paradoxes du débat actuel est que l’Europe dispose déjà d’outils réglementaires importants.

L’article 28 du Digital Services Act impose aux plateformes accessibles aux mineurs de mettre en place un niveau élevé de protection de leur vie privée, de leur sécurité et de leur sûreté. Il prévoit notamment que les services ne peuvent pas utiliser certaines données personnelles des mineurs à des fins de profilage publicitaire.

Autrement dit, une partie de la réponse existe déjà dans le droit européen.

La priorité devrait peut-être être moins de multiplier les nouveaux mécanismes de contrôle que de faire respecter pleinement les obligations existantes.

Les plateformes qui ciblent les jeunes utilisateurs devraient démontrer que leurs interfaces, leurs algorithmes de recommandation et leurs mécanismes d’engagement sont compatibles avec le développement sain des mineurs.

La question centrale n’est pas seulement : « Quel âge a l’utilisateur ? » La question est aussi : « Quel comportement la plateforme cherche-t-elle à provoquer ? »

Tant que cette seconde interrogation restera marginale, le débat passera à côté de son véritable objet.

Investir dans le jugement plutôt que dans la surveillance

Aucune technologie ne remplacera jamais l’éducation. Cette affirmation peut sembler décevante tant elle paraît simple. Pourtant, elle demeure probablement la plus importante.

C’est cette conviction qui m’a conduit à cofonder l’ASBL Citoyens Numériques. Notre position est constante, et elle va à rebours de l’air du temps : la réponse à un réseau social problématique n’est pas d’en interdire l’accès, c’est exactement l’inverse. La régulation est nécessaire, mais elle est insuffisante. Ce qui forme des esprits autonomes, responsables et résilients, c’est l’éducation à la citoyenneté numérique. C’est tout le sens du travail engagé lors du premier Forum de l’éducation à la citoyenneté numérique, à Louvain-la-Neuve, qui prolonge sur le terrain l’esprit de la Déclaration du même nom.

Les jeunes grandissent dans un environnement numérique qui façonnera leur vie professionnelle, sociale et citoyenne. Imaginer que la protection puisse reposer exclusivement sur des barrières techniques revient à ignorer cette réalité.

L’objectif ne devrait pas être de tenir les adolescents éloignés du numérique le plus longtemps possible. Il devrait être de leur permettre d’y évoluer avec discernement.

Cela suppose un investissement massif dans la littératie numérique. Comprendre comment fonctionnent les algorithmes. Identifier les mécanismes de manipulation émotionnelle. Reconnaître les stratégies de captation de l’attention. Développer un rapport critique à l’information. Apprendre à protéger sa vie privée.

Ces compétences ne sont plus accessoires. Elles deviennent aussi essentielles que la lecture, l’écriture ou l’éducation civique. Une société qui forme des citoyens capables de comprendre les environnements numériques dans lesquels ils évoluent construit une protection plus durable que celle offerte par n’importe quel dispositif technique.

Protéger l’esprit humain

Les débats sur les réseaux sociaux et les mineurs révèlent souvent une tentation ancienne : lorsqu’un problème complexe apparaît, nous cherchons une solution simple. Interdire semble plus facile qu’éduquer. Contrôler paraît plus rapide que former. Vérifier rassure davantage qu’expliquer.

Mais les sociétés libres ne se construisent pas uniquement autour de mécanismes de contrôle. Elles reposent aussi sur la capacité des individus à exercer leur jugement.

C’est pourquoi le véritable défi posé par les réseaux sociaux dépasse largement la question de l’âge minimum. Il touche à la manière dont nous voulons protéger l’attention humaine, préserver la capacité de concentration, encourager l’esprit critique et renforcer l’autonomie des citoyens de demain.

Les mineurs doivent évidemment être protégés. J’ai contribué à poser le cadre européen avec la Déclaration de Louvain-la-Neuve, à construire l’outil avec MyGov, et à lancer le travail d’éducation avec Citoyens Numériques. Ces trois leviers vont dans le même sens : protéger sans surveiller, vérifier sans ficher, accompagner sans interdire. Cette protection ne peut pas devenir le prétexte à une remise en cause générale de l’anonymat en ligne ou à une collecte accrue de données personnelles. Une démocratie libérale ne devrait jamais choisir entre la protection de l’enfance et la protection des libertés fondamentales. Elle doit être capable de garantir les deux.

Protéger l’esprit humain n’est pas verrouiller les portes du monde numérique. C’est donner à chacun les outils nécessaires pour s’y orienter librement. Car à long terme, la meilleure défense contre les manipulations n’est pas la surveillance. C’est le jugement.

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