Un choix politique assumé : élargir le champ d’action
Il ne s’agit pas d’un simple ajustement institutionnel, mais d’une décision pleinement réfléchie. Après deux années passées au sein de la commission de la Défense, j’ai fait le choix de rejoindre la commission des relations extérieures. Ce choix n’est ni un détour, ni une rupture. Il s’inscrit dans une continuité stratégique, mais avec une ambition élargie.
Le travail mené ces dernières années a permis de contribuer à renforcer un socle essentiel : la capacité de l’État à assurer sa sécurité dans un contexte international dégradé. L’adoption de la loi de programmation militaire a constitué une étape structurante, en fixant un cadre clair pour les investissements en matière de défense. Cette expérience a permis de mesurer, concrètement, ce que signifie la notion de souveraineté lorsqu’elle s’incarne dans des moyens, des capacités et des choix budgétaires.
Mais elle a aussi révélé une limite : la sécurité ne peut plus être pensée uniquement à travers le prisme militaire.
C’est précisément ce constat qui motive ce changement de commission. Comprendre les dynamiques internationales dans toute leur complexité, agir en amont des crises, articuler les dimensions diplomatiques, économiques, technologiques et sécuritaires : voilà désormais l’enjeu.
Une transformation profonde de la conflictualité
Le monde a changé, et avec lui la nature des rapports de force. Les conflits ne disparaissent pas ; ils se transforment.
Aujourd’hui, la confrontation ne se joue plus seulement sur des lignes de front visibles. Elle se déploie dans des espaces plus diffus, souvent invisibles : les réseaux numériques, les flux de données, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures critiques, les sphères informationnelles. Cette évolution rend les menaces plus complexes, mais aussi plus difficiles à appréhender.
La politique étrangère doit donc s’adapter à cette nouvelle réalité. Elle ne peut plus se limiter à la diplomatie traditionnelle. Elle devient un instrument global, qui mobilise l’ensemble des leviers de puissance.
Dans ce contexte, défendre ses intérêts ne signifie plus seulement négocier ou dissuader. Cela implique de protéger ses infrastructures, de sécuriser ses dépendances, d’influencer les normes et de maîtriser les technologies clés.
L’échelle européenne comme condition de puissance
Face à ces transformations, une évidence s’impose : l’échelle nationale est devenue insuffisante. Aucun État européen, pris isolément, ne dispose des moyens nécessaires pour peser durablement dans les grands équilibres internationaux.
C’est pourquoi le choix européen s’impose non comme une option idéologique, mais comme une nécessité stratégique.
L’objectif est de contribuer à la construction d’une Europe capable d’agir. Une Europe qui ne subit pas les dépendances, mais les maîtrise. Une Europe qui ne se contente pas de réguler, mais qui innove. Une Europe qui ne renonce pas à ses valeurs, mais qui sait les défendre.
La souveraineté européenne, dans cette perspective, ne doit pas être comprise comme un repli. Elle est une condition de liberté. Elle permet de décider sans contrainte excessive, d’agir sans dépendance critique et de projeter une vision dans un monde fragmenté.
Des dépendances devenues enjeux géopolitiques
Les crises récentes ont mis en lumière des fragilités profondes. La dépendance énergétique, longtemps perçue comme un simple paramètre économique, s’est révélée être un levier de pression stratégique. Les dépendances technologiques ont exposé l’Europe à des formes de vulnérabilité nouvelles, notamment face aux grandes puissances du numérique. Les tensions sur les chaînes d’approvisionnement ont, quant à elles, montré combien l’interdépendance pouvait être instrumentalisée.
Ces dépendances ne sont pas neutres. Elles traduisent des rapports de force. Elles appellent donc des réponses politiques structurées.
Construire une autonomie stratégique ne signifie pas rompre avec le monde. Il s’agit de retrouver une capacité de choix. Cela suppose de diversifier les partenariats, de renforcer les capacités industrielles européennes, de sécuriser les approvisionnements critiques et d’assurer une cohérence entre les politiques publiques.
Le numérique, nouveau cœur de la diplomatie
Parmi les mutations en cours, le numérique occupe une place centrale. Longtemps relégué au second plan des politiques étrangères, il s’impose aujourd’hui comme un terrain majeur de confrontation.
Les cyberattaques, les campagnes de désinformation, la domination des grandes plateformes, la maîtrise des infrastructures cloud et la compétition autour de l’intelligence artificielle redéfinissent les contours de la puissance. Dans cet environnement, la dépendance technologique devient une question de souveraineté.
Il devient donc nécessaire de structurer une véritable diplomatie numérique européenne. Celle-ci doit permettre de protéger les infrastructures critiques, de réguler les flux de données, de renforcer la cybersécurité et de lutter contre les ingérences informationnelles. Elle doit également permettre à l’Europe de peser dans la définition des قواعد internationales en matière de technologies émergentes.
Le numérique n’est plus un sujet technique. Il est devenu un enjeu stratégique de premier ordre.
L’Ukraine : révélateur des conflits hybrides
La guerre en Ukraine a profondément transformé la lecture des conflits contemporains. Elle ne se limite pas à un affrontement militaire conventionnel. Elle combine des dimensions multiples : opérations militaires, cyberattaques, désinformation, pressions économiques, stratégies de déstabilisation.
Ce conflit illustre la montée en puissance des guerres hybrides, où les frontières entre guerre et paix deviennent floues.
Face à cette réalité, la réponse ne peut être sectorielle. Elle doit être globale. Elle implique à la fois le soutien aux États agressés, la défense du droit international, la protection des infrastructures critiques et le renforcement de la résilience démocratique.
Repenser la relation avec l’Afrique
Dans ce nouvel environnement, la relation avec l’Afrique revêt une importance particulière. Le continent est au cœur des dynamiques démographiques, économiques et géopolitiques du XXIᵉ siècle. Il attire les stratégies d’influence des grandes puissances et devient un espace clé de compétition.
Pour l’Europe, l’enjeu est de sortir d’une logique héritée du passé, souvent centrée sur l’aide, pour construire un véritable partenariat. Cela implique d’investir dans les infrastructures, de soutenir l’innovation, de renforcer les coopérations économiques et de favoriser l’entrepreneuriat local.
Il s’agit de reconnaître pleinement l’Afrique comme un acteur stratégique à part entière, et non comme un simple espace de gestion des crises.
Une diplomatie fondée sur la cohérence des valeurs
Dans un monde marqué par le retour des rapports de force, la tentation d’une diplomatie purement transactionnelle est réelle. Pourtant, la force de l’Europe réside précisément dans sa capacité à articuler puissance et principes.
La défense des droits humains, le respect du droit international et le soutien aux institutions multilatérales ne constituent pas un luxe moral. Ils sont au cœur de la crédibilité européenne.
Mais cette crédibilité repose sur une exigence : la cohérence. Les contradictions affaiblissent la parole. À l’inverse, une ligne claire et constante renforce la légitimité.
Se concentrer pour peser : une méthode assumée
La commission des relations extérieures couvre un champ extrêmement vaste. Le risque serait de s’y disperser.
Le choix est donc volontaire : concentrer l’action sur quelques priorités structurantes afin de construire une expertise reconnue et une parole identifiable. La souveraineté européenne, la géopolitique du numérique et l’articulation entre sécurité, innovation et diplomatie constitueront les axes centraux de cet engagement.
Cette méthode repose sur une conviction simple : pour peser, il faut être lisible.
Conclusion : Une Europe face à son choix stratégique
Ce passage d’une commission à l’autre ne marque pas une rupture, mais une extension du champ d’action. Il s’agit de passer d’une logique centrée sur les capacités militaires à une approche globale de la puissance, intégrant l’ensemble des leviers qui permettent d’agir dans le monde.
Dans un environnement international instable, fragmenté et profondément transformé par les technologies, l’Europe est confrontée à un choix.
Subir les transformations en cours, ou devenir un acteur capable de les orienter.
Le choix ici est clair. Il consiste à contribuer à la construction d’une Europe souveraine, innovante et ambitieuse, capable de défendre ses intérêts, ses valeurs et son modèle dans un monde en recomposition.



