Par petites touches, presque à bas bruit, une décision diplomatique américaine a franchi un seuil inquiétant. En interdisant l’entrée sur son territoire à Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, les États-Unis n’ont pas seulement visé un homme. Ils ont adressé un message politique à l’Union européenne tout entière.

Un contexte de tensions numériques croissantes

Depuis plusieurs années, la régulation du numérique est devenue un champ de confrontation stratégique entre l’Europe et les grandes puissances technologiques. L’Union européenne, confrontée aux dérives des plateformes — désinformation, contenus illicites, atteintes aux mineurs — a choisi la voie du droit. Elle a légiféré, débattu, amendé, voté.

Ce mouvement n’est pas dirigé contre un pays, mais contre des déséquilibres systémiques. Pourtant, c’est bien dans ce contexte que s’inscrit la décision américaine : une réaction politique à une ambition réglementaire européenne assumée.

Pourquoi Thierry Breton est-il visé ?

Aux yeux de Washington, Thierry Breton incarne cette volonté européenne de reprendre la main sur l’espace numérique. Son rôle central dans la mise en œuvre du Digital Services Act (DSA) en a fait une cible symbolique.

L’argument avancé par l’administration américaine repose sur une accusation grave : celle d’une prétendue « censure extraterritoriale ». En d’autres termes, l’idée que l’Europe chercherait à imposer ses normes de modération aux plateformes américaines, au détriment de la liberté d’expression telle qu’elle est conçue aux États-Unis.

Plutôt que de contester juridiquement la loi ou d’en débattre politiquement, le choix a été fait de frapper un responsable public par une mesure d’interdiction de visa.

Ce que vise réellement le DSA

Il est pourtant essentiel de rappeler ce qu’est — et ce que n’est pas — le DSA.

Ce texte ne vise pas à contrôler les opinions, ni à restreindre le débat public. Il cherche à rendre Internet plus sûr, en imposant des obligations de transparence, de responsabilité et de lutte contre les contenus manifestement illégaux.

La liberté d’expression n’y est pas abolie ; elle y est encadrée, comme elle l’est déjà dans toute démocratie par le droit pénal, le droit de la presse ou la protection des personnes. Assimiler cette démarche à une entreprise de censure relève d’un contresens — ou d’une instrumentalisation.

Une décision choquante et politiquement inacceptable

Ce qui heurte, dans cette interdiction de visa, ce n’est pas seulement sa brutalité, mais sa logique. Elle revient à sanctionner l’exercice d’un mandat démocratique.

Un État peut contrôler ses frontières. Mais lorsqu’il utilise cet outil pour intimider ou punir un responsable public étranger en raison d’une loi adoptée par un Parlement souverain, il franchit une ligne. Celle qui sépare le désaccord politique de la coercition diplomatique.

Ce geste crée un précédent dangereux : celui où la régulation devient un acte hostile, et où l’on remplace le débat de droit par la mise à l’index des personnes.

Le danger du silence européen

Plus inquiétant encore est le risque d’une acceptation tacite. L’habituation à ce type de méthodes — l’idée qu’elles seraient “le prix à payer” — affaiblit l’Europe plus sûrement que n’importe quelle pression extérieure.

La brutalité diplomatique, lorsqu’elle n’est pas nommée ni contestée, finit par s’imposer comme une norme.

L’Europe doit se faire respecter

L’Union européenne n’a pas à s’excuser de légiférer. Elle n’a pas à tolérer que ses représentants soient ciblés pour avoir exercé leurs fonctions.

Se faire respecter ne signifie pas rompre le dialogue, mais refuser la personnalisation, l’intimidation et le chantage symbolique. À défaut, c’est l’idée même d’une souveraineté européenne effective — juridique, politique, démocratique — qui s’érode.

Et avec elle, la capacité de l’Europe à défendre un ordre international fondé sur le droit plutôt que sur la force.

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