À l’invitation de Média Marketing et de Jean Vianney PHILIPPE, j’ai eu l’occasion de participer récemment à un panel consacré à l’évolution du paysage médiatique et à ses profondes mutations économiques. Autour de la table, les échanges ont été nourris par les regards croisés de Peter Quaghebeur (Mediafin) et de Hugues Rey (Havas Communication) sous la modération de Alain Heureux

L’objectif de cette rencontre était clair : analyser la manière dont les revenus publicitaires, désormais massivement captés par les grandes plateformes numériques, redessinent les équilibres entre médias, annonceurs et citoyens.

L’économie de l’attention, nouveau centre de gravité

Au cœur du débat s’est imposée la question de l’économie de l’attention. Les algorithmes de recommandation, qui structurent aujourd’hui l’accès à l’information, ont pour fonction première de capter l’attention le plus longtemps possible, indépendamment de la qualité, de la véracité ou de l’authenticité des contenus proposés.

Ce basculement n’est pas neutre. Il favorise des formats courts, émotionnels, souvent simplificateurs, au détriment d’une information exigeante, contextualisée et parfois moins immédiatement « séduisante ». L’attention devient la ressource centrale, et la rigueur éditoriale une variable d’ajustement.

Redonner de la valeur à la lucidité citoyenne

Mon intervention s’est principalement articulée autour de la nécessité de réarmer le citoyen face à cette surabondance informationnelle. Cela passe par le développement d’outils favorisant la lucidité et l’esprit critique : identification claire des auteurs, vérification des dates, compréhension du contexte de publication, transparence sur les responsables éditoriaux.

L’enjeu n’est pas seulement technique. Il s’agit de redonner une valeur tangible aux médias rigoureux et de qualité, en les rendant immédiatement identifiables dans un environnement numérique saturé.

Une course à l’attention aux effets démocratiques préoccupants

La recherche de l’attention à tout prix n’est pas sans conséquences pour la démocratie. En privilégiant des contenus sensationnalistes, polarisants ou intellectuellement faciles, l’écosystème médiatique risque de fragiliser la nuance, la complexité et le débat raisonné.

Cette dynamique favorise des récits simples là où les réalités sont complexes, et installe une logique de confrontation permanente plutôt qu’une culture de la réflexion collective.

Médias locaux et cercle vicieux publicitaire

Un autre point central du débat a porté sur le comportement des annonceurs. En privilégiant l’achat d’espaces publicitaires sur les grandes plateformes internationales, ceux-ci contribuent, souvent malgré eux, à l’affaiblissement économique des médias locaux.

Ce cercle vicieux est désormais bien identifié : moins de revenus publicitaires pour les médias d’information signifie moins de moyens pour produire des contenus de fond, ce qui réduit leur audience et renforce encore l’attractivité de contenus plus légers. Le licenciement récent de journalistes au sein de LN24 illustre concrètement cette fragilisation.

Vers un réseau social européen des médias ?

Parmi les pistes évoquées, j’ai proposé l’idée du développement d’un réseau social européen fondé sur une coopération entre médias, régies et annonceurs. Un tel projet, ancré dans les spécificités culturelles européennes, pourrait constituer un espace numérique de taille critique, capable de rivaliser avec les plateformes américaines de diffusion.

L’enjeu serait de concilier performance technologique, respect des valeurs démocratiques et soutien structurel à une information de qualité.

Fiscalité et responsabilité collective

J’ai également rappelé mon soutien au principe de la taxe « fair share », visant à instaurer une fiscalité sur les grandes plateformes diffusant en Europe. Les recettes générées pourraient contribuer au financement de médias d’information répondant à des critères stricts de rigueur journalistique, sous le contrôle d’instances telles que le CSA ou l’AGJPB

Parmi les propositions complémentaires, l’obligation pour les pouvoirs publics de consacrer une part minimale de leurs budgets médias à des supports locaux a également été évoquée comme levier de rééquilibrage.

Une question de société

La conclusion s’est imposée avec une certaine gravité. Face à des plateformes capables de toucher des milliards de personnes de manière extrêmement ciblée, avec des coûts optimisés et un suivi statistique précis, les médias traditionnels peinent à résister.

Cette situation entraîne une perte de revenus pour les producteurs de contenus rigoureux, au profit de formats plus légers et plus plaisants, mais souvent moins exigeants intellectuellement. À terme, c’est l’esprit critique, la nuance et la capacité de débat qui s’en trouvent affaiblis.

En soumettant le monde à des contenus conçus avant tout pour capter l’attention, plutôt que pour nourrir l’émancipation et la réflexion, les plateformes participent — parfois malgré elles — à la construction d’une société où la démocratie elle-même s’appauvrit.

Cette réflexion collective dépasse largement le seul champ des médias. Elle interroge en profondeur la société dans laquelle nous souhaitons vivre demain. Car la publicité, les annonceurs et les médias ne sont pas de simples acteurs économiques : ils façonnent, par leurs choix, les contours du monde à venir.

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