Une île immense, un débat plus grand encore

Le Groenland est devenu l’un des symboles les plus parlants de la nouvelle géopolitique arctique. Sa position entre l’Amérique du Nord et l’Eurasie, l’ouverture progressive des routes polaires, la compétition technologique (satellites, missiles, capteurs) et la perspective de ressources plus accessibles à long terme en font un territoire stratégique.

C’est précisément pour cela que la proposition de Donald Trump de « racheter » le Groenland a frappé les esprits. Non parce qu’elle ouvrait un dossier inédit — les grandes puissances ont toujours convoité les points de passage — mais parce qu’elle heurtait de front une norme centrale de l’ordre international contemporain : les territoires ne s’acquièrent pas comme des actifs, surtout lorsqu’ils sont habités, dotés d’institutions et reconnus juridiquement.

Pour comprendre ce que cet épisode dit du Groenland, des États-Unis et du monde, il faut distinguer trois plans : le droit et la souveraineté, les besoins de sécurité, la logique politique et symbolique.

I. Le Groenland n’est pas une “terre disponible” : une souveraineté structurée et une autonomie croissante

1) Une relation politique et juridique stabilisée

Le Groenland relève du Royaume du Danemark selon une trajectoire historique longue, mais ce point essentiel est souvent mal compris : la souveraineté formelle danoise coexiste avec une autonomie politique groenlandaise très étendue.

Au fil du temps, l’architecture institutionnelle a évolué vers une dévolution progressive :

  • fin du statut colonial (milieu du XXᵉ siècle),

  • autonomie interne (fin des années 1970),

  • autonomie renforcée (depuis la fin des années 2000), avec reconnaissance accrue des compétences groenlandaises.

Autrement dit, la question n’est pas “Danemark ou pas Danemark” au quotidien : c’est qui décide de quoi, et comment se construit — éventuellement — un chemin vers davantage d’autonomie, voire vers l’indépendance si telle devait être la volonté démocratique groenlandaise.

2) Le point moral et politique : la centralité du consentement

Même quand un État dispose d’une souveraineté internationale, la légitimité, aujourd’hui, passe par la reconnaissance des peuples, des institutions locales et des droits. Le Groenland est habité, gouverné, doté d’intérêts propres, d’une mémoire, d’une culture et d’un débat interne sur son avenir.

L’idée d’un “achat” ignore cette réalité. Elle traite une société comme un objet — et c’est précisément ce qui la rend politiquement explosive.

II. Pourquoi le Groenland est stratégique : la géographie redevient un destin

1) Le “corridor arctique” entre deux mondes

Sur un globe, les trajectoires les plus courtes entre la Russie (et plus largement l’Eurasie) et l’Amérique du Nord passent par le Grand Nord. Ce fait géographique, ancien, a repris une importance décisive avec :

  • la modernisation des arsenaux (missiles, vecteurs hypersoniques ou manœuvrants),

  • l’intégration des systèmes de détection (radars, satellites, capteurs),

  • la montée en puissance des enjeux spatiaux.

Le Groenland n’est pas “une base de plus” : c’est une pièce de l’architecture de surveillance et d’alerte avancée.

2) Les installations américaines : une présence déjà structurante

Les États-Unis disposent depuis des décennies d’une infrastructure et d’accords leur permettant d’opérer sur place — notamment autour de la base connue historiquement sous le nom de Thule et aujourd’hui sous une dénomination liée à Pituffik.

Cette présence sert typiquement à :

  • l’alerte et la surveillance (aérienne/spatiale),

  • l’intégration dans un dispositif nord-américain de défense,

  • la continuité stratégique transatlantique.

Conclusion logique : la sécurité nationale américaine ne dépend pas de la souveraineté territoriale directe, mais de l’accès, des droits d’usage, de l’interopérabilité et de la stabilité politique de l’environnement.

III. Ressources : richesse réelle, mythe d’eldorado immédiat

1) L’économie concrète : la pêche et la souveraineté économique

La pêche est un pilier, non seulement économique, mais identitaire et politique. Le choix groenlandais de sortir du cadre européen (à l’époque, la Communauté européenne) visait notamment à reprendre la main sur les politiques halieutiques — signe d’une volonté de contrôle local sur les ressources essentielles.

2) Les minerais : potentiel, mais contraintes lourdes

Le Groenland attire l’attention pour ses ressources minérales potentielles (terres rares et autres). Mais plusieurs limites rendent le récit de “ruée vers l’or” trompeur :

  • coûts d’extraction et d’infrastructure dans un environnement extrême,

  • dépendance aux marchés mondiaux et aux cycles des prix,

  • arbitrages environnementaux et sociaux,

  • acceptabilité politique locale.

On est donc moins face à un coffre-fort “prêt à ouvrir” que face à un portefeuille de possibilités, long, coûteux, politiquement sensible. L’intérêt géoéconomique existe, il pourrait, sur le long terme, justifier un changement de souveraineté, certainement dans un monde où les ressources nécessaires au déploiement de l’IA seront essentielles.

IV. Les accords Danemark–États-Unis : un accès déjà “optimal” pour Washington

La question pratique est simple : qu’est-ce que les États-Unis gagneraient, en sécurité, à posséder le Groenland plutôt qu’à y coopérer ?

Or la coopération bilatérale de défense, consolidée sur la durée et régulièrement adaptée, offre déjà :

  • des droits d’installation et d’opération,

  • des garanties de fonctionnement pour les infrastructures,

  • une intégration dans la défense occidentale,

  • une coordination avec les autorités groenlandaises.

C’est un point clé : la plupart des objectifs militaires américains sont atteignables sans souveraineté. Et dans les affaires internationales, la souveraineté est rarement le moyen le plus efficient : elle est coûteuse, politiquement inflammable, juridiquement conflictuelle, et elle crée des résistances durables.

V. Pourquoi l’idée d’“acheter” le Groenland est surtout un symptôme politique

Si l’argument strictement sécuritaire ne tient pas comme nécessité, pourquoi l’idée surgit-elle ?

1) La tentation transactionnelle : confondre puissance et propriété

L’idée d’achat transpose au monde des États une logique de marché : “si c’est utile, on l’acquiert”.

Mais les États ne sont pas des entreprises, et la souveraineté n’est pas un titre de propriété ordinaire. Penser ainsi, c’est fragiliser ce qui rend une alliance solide : la confiance, la réciprocité, le respect des institutions.

2) L’imaginaire impérial : une nostalgie de l’expansion territoriale

Une partie de la politique contemporaine — pas uniquement américaine — flirte avec l’idée que la grandeur se prouve par la capacité à imposer sa volonté, y compris territorialement. Or l’histoire montre un invariant :

  • la sécurité est souvent invoquée,

  • la protection est proclamée,

  • mais la conséquence est la domination, l’instabilité, puis la résistance.

Ce mécanisme n’a rien d’abstrait : il sape l’ordre de non-conquête construit après 1945, qui visait précisément à rendre l’annexion et l’acquisition forcée politiquement et juridiquement inacceptables.

VI. Les conséquences possibles : ce que l’épisode abîme, même sans suite

Même si l’idée n’aboutit pas, elle produit des effets.

1) Dans l’Alliance atlantique : la confiance se fissure

Quand un allié parle du territoire d’un autre allié comme d’un objet négociable, il introduit un doute :

  • les garanties sont-elles conditionnelles ?

  • la solidarité dépend-elle d’un “deal” ?

  • la relation est-elle encore politique, ou seulement instrumentale ?

Une alliance militaire repose autant sur l’équipement que sur la crédibilité morale et institutionnelle.

2) Au Groenland : polarisation et pression externe

De tels épisodes peuvent :

  • renforcer la méfiance envers les capitales (Copenhague, Washington),

  • intensifier les débats internes sur l’indépendance,

  • accroître la pression d’acteurs extérieurs attirés par les ressources ou les routes arctiques.

3) Dans le monde : un précédent rhétorique dangereux

Même sans annexion, le simple langage de l’appropriation offre une munition aux puissances révisionnistes : “si les règles valent pour certains mais pas pour d’autres, alors elles ne valent plus.”

C’est ainsi qu’un ordre international s’érode : par petites entorses, par mots, par signaux.

VII. Quelles leçons tirer : la sécurité ne justifie pas tout, et l’Arctique exige une éthique de puissance

1) La vraie sécurité est coopérative

Dans l’Arctique, la sécurité durable se construit par :

  • des accords transparents,

  • une présence maîtrisée,

  • la prévention des incidents,

  • des mécanismes de confiance,

  • et le respect des acteurs locaux.

Posséder n’est pas sécuriser. Coopérer efficacement, si.

2) L’autodétermination n’est pas une formule : c’est la condition de la stabilité

Toute stratégie qui ignore la volonté des Groenlandais crée le risque politique majeur : la contestation, puis l’instabilité, puis le durcissement. À l’inverse, reconnaître leur centralité rend la coopération plus robuste.

3) La grandeur occidentale, si elle signifie quelque chose, tient à la règle qu’on s’impose

Le cœur du récit occidental n’est pas la puissance brute, mais l’idée que la puissance est légitime lorsqu’elle se limite elle-même.

Quand une démocratie commence à parler comme si le droit était un détail, elle ne fragilise pas seulement un allié : elle fragilise sa propre crédibilité.

Conclusion : le Groenland comme miroir d’un basculement

Le Groenland n’est pas un bien à acquérir. Il est un révélateur : celui d’une époque où la compétition stratégique réactive des réflexes anciens — appropriation, intimidation, “deal” — au moment même où les défis (climat, sécurité, ressources, routes maritimes, technologies) exigent plus de coopération, pas moins.

La leçon la plus simple est peut-être la plus exigeante :

la puissance n’est durable que lorsqu’elle respecte ce qu’elle pourrait violer.

Dans l’Arctique comme ailleurs, la stabilité ne naît pas de l’idée de possession, mais de la capacité à construire une sécurité commune sans humilier les souverainetés.

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