Et si l’on interdisait les réseaux sociaux… aux adultes ?

La proposition choque. Elle fait sourire, parfois grincer des dents. Et pourtant, elle mérite d’être posée.

Car si l’on en croit certains débats actuels, les réseaux sociaux seraient devenus trop dangereux pour les jeunes. La solution avancée serait alors simple, radicale, rassurante : interdire. Mais à bien y regarder, une question dérangeante s’impose : et si les moins armés face au numérique n’étaient pas ceux que l’on croit ?

Contrairement aux idées reçues, les jeunes — souvent qualifiés de digital natives — ne sont pas nécessairement les plus naïfs. Beaucoup d’entre eux ont développé une vigilance réelle face aux codes des réseaux, aux mises en scène, aux faux profils, aux logiques d’algorithmes. Ils savent que tout n’est pas vrai, que tout n’est pas spontané, que l’attention est une monnaie.

À l’inverse, nombre d’adultes, pourtant prompts à vouloir protéger, relaient sans recul des informations douteuses, s’enferment dans des bulles de confirmation, confondent opinion et fait, ou se laissent happer par des logiques d’indignation permanente.

Il y a là un paradoxe frappant. Ceux qui subissent le plus fortement la fracture numérique sont parfois ceux qui veulent en protéger leurs enfants, alors même qu’ils ne maîtrisent ni les codes, ni les mécanismes, ni les risques de cet univers. L’interdiction devient alors un refuge. Une manière de tenir à distance un monde que l’on ne comprend pas, plutôt qu’un outil réel de protection.

En interdisant les réseaux sociaux aux jeunes, certains adultes se donnent bonne conscience à peu de frais. Ils repoussent le problème sous le tapis, tout en évitant de se remettre eux-mêmes en question. Ils projettent leur propre malaise numérique sur la génération suivante, tout en lui refusant la confiance nécessaire pour apprendre, expérimenter et développer son esprit critique.

C’est là que la logique s’inverse dangereusement.

Plutôt que d’accompagner, on interdit.

Plutôt que de former, on exclut.

Plutôt que de faire confiance, on infantilise.

Or, le déficit de confiance envers la jeunesse est une erreur majeure dans un monde numérique omniprésent. On ne protège pas durablement en tenant à l’écart. On protège en préparant. En donnant des clés de lecture, des repères, des espaces de dialogue. En acceptant aussi que les jeunes puissent, sur certains sujets, comprendre plus vite et mieux que leurs aînés.

Cette incompréhension est d’autant plus problématique que, parallèlement, l’éducation à la citoyenneté numérique reste dramatiquement sous-dotée. Malgré le travail remarquable de nombreuses associations et acteurs de terrain, les moyens publics, les politiques structurantes et les efforts à long terme ne sont pas à la hauteur des enjeux. On préfère la solution simple, visible, politiquement rentable : l’interdiction. Même si elle est inefficace. Même si elle rend les usages plus clandestins. Même si elle aggrave, à terme, le problème qu’elle prétend résoudre.

Interdire les réseaux sociaux aux jeunes, ce n’est pas une politique de courage. C’est souvent une politique d’évitement.

Une réponse d’adultes qui n’osent pas regarder en face leur propre rapport au numérique, ni accepter que le monde change plus vite qu’eux.

La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir à partir de quel âge on peut accéder aux réseaux sociaux.

Mais à quel moment nous accepterons, collectivement, d’apprendre, enfin, à y vivre de manière responsable.

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