Dans le cadre du développement du portefeuille européen d’identité numérique, j’ai été sollicité en qualité d’expert pour rejoindre l’Advisory Board du projet APTITUDE.

La première réunion de cet organe consultatif s’est tenue à Vienne ce 16 mars.

Cette implication offre un point d’observation privilégié sur un projet encore peu connu du grand public, mais central dans la stratégie de la Commission européenne : APTITUDE, l’un des pilotes majeurs destinés à tester, à grande échelle, les usages concrets du futur wallet européen.

APTITUDE est l’un des nouveaux grands pilotes européens destinés à tester, en conditions réelles, le futur portefeuille européen d’identité numérique, dans des cas d’usage concrets comme le voyage, le check-in, le certificat d’immatriculation numérique et les paiements avec authentification forte. Il s’inscrit directement dans la mise en œuvre du cadre juridique voulu par la Commission européenne pour que chaque État membre propose au moins un wallet conforme d’ici fin 2026. 

Ce qu’est exactement APTITUDE

APTITUDE signifie Advanced Project for Trusted Identity Technologies and Unified Digital Ecosystem. Le projet apparaît comme un Large-Scale Pilot du portefeuille européen d’identité numérique, donc un pilote à grande échelle financé dans l’écosystème EUDI Wallet. Le portail européen Funding & Tenders le rattache au programme DIGITALavec l’identifiant de projet 101223990. 

Sur le fond, APTITUDE ne crée pas “un wallet concurrent” à la Commission ; il sert à tester, valider et industrialiser l’écosystème du wallet européen, dans le cadre fixé par la Commission. La Commission précise que ces pilotes nourrissent le Toolbox, la référence technique, l’interopérabilité et le déploiement sécurisé du portefeuille à l’échelle de l’Union. 

Où APTITUDE se place dans l’architecture de la Commission européenne

APTITUDE s’inscrit dans la feuille de route du European Digital Identity Framework, issue du règlement (UE) 2024/1183, entré en vigueur en 2024. Ce cadre impose aux États membres de mettre à disposition au moins un EU Digital Identity Wallet pour les citoyens, résidents et entreprises d’ici fin 2026. 

La logique institutionnelle est la suivante :

  1. La Commission fixe le cadre juridique, les actes d’exécution, le toolbox et la référence technique. 

  2. Les grands pilotes comme APTITUDE testent les usages réels, l’interopérabilité et l’acceptation du wallet. 

  3. Les États membres s’appuient ensuite sur ces résultats pour leur déploiement national. 

Autrement dit, APTITUDE est un outil de pré-déploiement opérationnel au service de la stratégie de la Commission.

Pourquoi APTITUDE a été lancé alors qu’il existait déjà d’autres pilotes

La Commission avait déjà lancé, en avril 2023, quatre premiers grands pilotes : EWC, POTENTIAL, NOBID et DC4EU. Ces premiers pilotes ont servi à éprouver le wallet sur des usages comme les paiements, la santé, l’éducation, les titres de voyage ou les services publics. 

APTITUDE fait partie de la seconde vague avec WE BUILD. Des documents européens indiquent qu’en 2025, ces deux nouveaux consortiums ont été lancés pour étendre le travail, avec plus de 40 millions d’euros de financement UE + États membres pour les deux projets ensemble, couvrant 17 cas d’usage. Les sources publiques vues ici ne détaillent pas clairement la part budgétaire isolée d’APTITUDE seul. 

Les objectifs concrets d’APTITUDE

La Commission décrit APTITUDE comme un pilote destiné à tester les wallets EUDI dans un ensemble de cas d’usage, notamment le voyage et le certificat d’immatriculation numérique. L’objectif explicite est de démontrer l’interopérabilité, la facilité d’usage et la scalabilité du wallet. 

Le site du consortium est plus précis : APTITUDE vise à rendre possibles, avec un même portefeuille, des usages du quotidien dans les transports, la mobilité et les services financiers, tout en gardant le contrôle sur les données personnelles. 

Les quatre cas d’usage structurants publiquement mis en avant sont :

  • Digital Travel Credentials : titres ou données de voyage numériques pour des contrôles plus fluides aux frontières. 

  • Smart Ticketing & Check-in : réservation, embarquement, check-in hôtelier, mobilité multimodale et même carte étudiante liée au wallet. 

  • Mobile Vehicle Registration Certificate (mVRC) : certificat d’immatriculation numérique, partageable et vérifiable, y compris dans un contexte transfrontalier. 

  • Payments with Strong Customer Authentication : paiements simples et interopérables, conformes aux standards européens d’authentification forte. 

Taille, gouvernance et calendrier

Les chiffres exacts diffèrent légèrement selon les sources publiques, mais le noyau est cohérent : APTITUDE rassemble plus de 110 entités publiques et privées. Le site du consortium parle de 117 partenaires et précise que le consortium est mené par la France, avec 11 États membres de l’UE et l’Ukraine. 

Sur le calendrier, la chronologie publique la plus claire est :

  • novembre 2024 : soumission du projet ;

  • juin 2025 : signature du Grant Agreement ;

  • octobre 2025 : lancement officiel à Paris ;

  • 2026 : premiers tests réels transfrontaliers ;

  • 2027 : fin du projet et restitution des résultats. 

Une source grecque liée au consortium précise aussi une durée de 24 mois, d’octobre 2025 à septembre 2027, avec un cofinancement Commission européenne / cofinancement national. 

Le rôle exact de la Commission européenne

Le rôle de la Commission est central à trois niveaux.

D’abord, elle fournit le cadre réglementaire : règlement EUDI, actes d’exécution, exigences de base, règles de certification, règles d’enregistrement des relying parties, standards d’interfaces et de protocoles. La Commission a adopté une première série d’actes d’exécution en décembre 2024, puis d’autres en mai 2025, puis encore une nouvelle série en 2026 sur d’autres briques du cadre. 

Ensuite, elle fournit le socle technique : toolbox, Architecture and Reference Framework, et une référence logicielle open source destinée à servir de terrain d’essai pour les États membres et les acteurs de l’écosystème. 

Enfin, elle organise la montée en qualité et en sécurité, notamment via la certification. La Commission a officiellement demandé à ENISA de l’aider à préparer le futur schéma européen de certification cybersécurité des wallets EUDI. 

Pourquoi APTITUDE est politiquement et stratégiquement important

APTITUDE est important parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un projet IT. C’est un outil de politique publique européenne pour trois raisons.

La première est la souveraineté numérique. Le wallet européen doit permettre une identification numérique, un échange d’attributs et des interactions transfrontalières sans dépendre entièrement d’écosystèmes privés extra-européens. La Commission présente le wallet comme une brique structurante de la digitalisation européenne. 

La deuxième est la création d’un marché unique opérationnel. APTITUDE touche des domaines où l’absence d’interopérabilité coûte cher : transport, hôtellerie, banque, mobilité, contrôle documentaire, services publics. Le projet sert donc à transformer un cadre réglementaire en usages réellement acceptés dans plusieurs pays. 

La troisième est la préparation du passage à l’échelle. Les pilotes doivent remonter du feedback sur la simplicité d’usage, la compatibilité transfrontalière, la fiabilité technique et la gouvernance du système avant la généralisation prévue fin 2026. 

Les enjeux techniques et juridiques qui ressortent de la recherche

Plusieurs enjeux apparaissent.

D’abord, l’interopérabilité est le vrai nerf de la guerre. Le défi n’est pas seulement de créer un wallet, mais de faire fonctionner ensemble des émetteurs, des vérificateurs, des administrations, des transporteurs, des acteurs financiers et des États membres différents. C’est précisément pourquoi la Commission insiste autant sur le toolbox, la référence technique et les pilotes. 

Ensuite, la certification et la cybersécurité sont structurantes. La Commission a demandé à ENISA de soutenir la mise au point d’un schéma de certification européen spécifique aux wallets EUDI. Cela montre que le wallet est traité comme une infrastructure de confiance critique, pas comme une simple application mobile. 

Enfin, la protection des données reste un point de vigilance majeur. L’EDPS met en avant à la fois les bénéfices possibles — meilleure exactitude des données, contrôle accru par l’utilisateur, preuve d’origine — et les risques, notamment la sur-divulgation et la profilisation si l’architecture est mal conçue. 

État d’avancement à ce jour

À la date du 2 avril 2026, APTITUDE est clairement en phase d’expérimentation active. Le consortium a été officiellement lancé en octobre 2025, a participé au Launchpad 2025 organisé par la Commission à Bruxelles en décembre 2025, et a pris part à des sessions d’interopérabilité en mars 2026. 

On peut donc dire que le projet est désormais passé de la phase de montage institutionnel à la phase de test de terrain et de coordination d’écosystème. Ce n’est pas encore le déploiement grand public généralisé, mais ce n’est plus un simple concept. 

Ce qu’il faut retenir politiquement

Mon analyse est la suivante : APTITUDE est l’un des projets les plus concrets pour transformer l’ambition de la Commission sur l’identité numérique en services utilisables par les citoyens et les entreprises. Ce n’est pas un projet marginal ; c’est une brique de déploiement du portefeuille européen, avec une forte portée sur les transports, la mobilité, les paiements et la confiance documentaire. Cette lecture est cohérente avec la place qu’APTITUDE occupe dans les pages officielles de la Commission et dans la documentation liée au Digital Europe Programme. 

Le point décisif sera moins la technologie pure que la capacité à réussir simultanément :

  • la certification,

  • l’interopérabilité transfrontalière,

  • l’acceptation par les services publics et privés,

  • et le respect réel du principe de minimisation des données. 

Réponse courte à la question “dans le cadre de la Commission européenne, c’est quoi ?”

Dans le cadre de la Commission européenne, APTITUDE est un consortium pilote cofinancé par l’UE, destiné à tester en grandeur réelle le futur portefeuille européen d’identité numérique avant sa généralisation d’ici fin 2026. Il sert à transformer le règlement EUDI et les spécifications techniques de la Commission en usages transfrontaliers concrets. 

Le Belgique, absente de ce projet…

Si ma participation à cet Advisory Board m’a été proposée, ce n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans la continuité des avancées réalisées par la Belgique dans le développement de solutions d’identité numérique, notamment à travers le projet mygov.be, qui a suscité un intérêt réel au niveau européen et international. Certains observateurs ont d’ailleurs considéré que j’avais contribué, à mon niveau, à cette dynamique positive.

C’est précisément pour cette raison que le constat actuel interpelle. Alors que la construction du portefeuille européen d’identité numérique constitue un enjeu stratégique majeur — à la croisée de la souveraineté numérique, de la sécurité et de la compétitivité — il est regrettable de voir émerger un projet structurant comme APTITUDE sans participation significative de la Belgique.

Nous avions pourtant fait le choix d’anticiper, d’investir et de positionner notre pays comme un acteur en avance sur ces questions fondamentales. Cette dynamique semble aujourd’hui s’essouffler. Le manque d’implication dans des initiatives européennes de cette envergure pose question, tant sur le plan stratégique que politique.

À l’heure où se dessine l’infrastructure de confiance numérique de demain, l’absence de la Belgique dans un projet comme APTITUDE ne peut être considérée comme anodine. Elle traduit, plus largement, un déficit d’attention et de priorisation de ces enjeux par le gouvernement actuel — au risque de voir notre pays passer d’un rôle de pionnier à celui de simple suiveur.

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